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Réflexions Pédagogiques sur Genèse (2/2)
Continuons notre série Réflexions Pédagogiques sur Genèse 1-3. Nous essayons ici de donner un résumé succinct des éléments essentiels de notre compréhension des récits fondateurs de la Genèse.
Dans la première partie de l’article, nous avions mentionnés les 4 points suivants, qui sont également résumés en quelques mots à la fin de cet article:
Point 1: Le choix du principe d’accommodation ou d’incarnation comme hypothèse de départ pour comprendre le rapport Bible-Science.
Point 2: Le choix du « genre littéraire » des récits fondateurs à la lumière du contexte socio-culturel et littéraire du POA.
Point 3: Le choix de prioriser les leçons théologiques et existentielles des récits fondateurs.
Point 4: Le choix de rééquilibrer la théologie de la création par rapport à la théologie de la rédemption.
J’aimerais maintenant allonger la liste, avec 3 nouveaux éléments qui ont déjà été abordés dans le passé, mais sur lesquels j’aimerais revenir brièvement ici. L’objectif est de chercher une certaine cohérence dans les propositions, et de chercher une base commune de réflexion. Certes, ce qui suit résulte d’une herméneutique qui divergent de ce que l’ont rencontre habituellement chez les évangéliques, mais je demeure dans la soumission totale aux Écritures pleinement inspirés. J’espère surtout combler le fossé entre l’église et la société, entre la science et la foi. Et limiter les obstacles à la présentation du message central : Christ est ressuscité !
Les trois propositions suivantes concernent l’anthropologie, la doctrine de l’homme. D’abord, comme je ne réfléchit plus le récit d’Adam et Ève à partir d’une compréhension historique et littérale, je vais tenter d’expliciter mon herméneutique. Qui est Adam ? Une première réponse sera donné au point 5: un « type de l’humanité et anti-type de Jésus-Christ ». Ensuite, comme j’adhère à la théorie de l’évolution, je me demanderai s’il est possible d’avoir une conception de l’homme qui soit dynamique et non statique ? Étant donné que le modèle traditionnel pense Adam comme quelqu’un qui a été créé parfait, d’un seul coup, immuable, pourrait-on penser l’homme être comme un être en croissance ? Finalement, après avoir inclus dans notre modèle anthropologique une perspective dynamique, nous inclurons au point 7 une perspective « existentialiste » s’opposant à la compréhension essentialiste d’Augustin et de Calvin sur Adam.
Diagnostic d’un malaise évangélique
Continuons notre série Réflexions Pédagogiques sur Genèse avec l’introduction de 3 nouvelles orientations théologiques, que nous placerons à la suite de celles que nous avons exposées dans l’article précédent. Elles m’apparaissent être comme trois clés d’interprétation supplémentaires pour aller de l’avant dans notre compréhension de la Bible.
Mais avant, réglons deux ou trois petites choses. Le lecteur s’étonnera certainement de l’emphase mise dans mes artilces sur les 3 premiers chapitres de la Bible. C’est parce que je crois que l’interprétation des « récits primordiaux » qui fondent l’histoire du salut est comme « le chaînon manquant » qui empêche en ce moment les églises évangéliques de rejoindre la société et la culture francophones. Je vous avoue que je me sens un peu dans la continuité de l’œuvre du théologien Frère Mennonite québécois Éric Wingender, dont je n’ai pas toujours su apprécier les interpellations de son vivant, mais qui cherchait constamment à contextualiser la théologie dans le contexte du Québec. À sa suite, je cherche dans ces colonnes à réfléchir sur de nouvelles orientations théologiques et herméneutiques concernant les premiers récits de la Bible, dans le but d’aplanir le fossé qui sépare les Québécois de l’évangile de Jésus-Christ.
Malaise…En ce moment même, la grande majorité des églises continuent à enseigner une interprétation littérale de la création du monde en 7 jours de 24 heures. Ma crainte par rapport à ça est qu’en agissant ainsi, elle force ses jeunes à faire un choix impossible entre la foi et la réflexion, la Bible et la science, ou encore entre l’église et la société. Or chacun de ces couples me semblent inséparables. Rompre leur subtil équilibre conduirait inévitablement à des extrêmes malheureux. Et en ce moment, je vois clairement que l’équilibre est rompu dans les églises évangéliques québécoises, et qu’à cause de cela, elles se sont placées en marge de la société. Elles se sont déconnectées.
Autre faits troublants : on continue largement à considérer comme « historique » et « littérale » la création instantanée d’Adam et Ève. Est rejetée en bloc la théorie de l’évolution. Est affirmé plutôt que Dieu a créé deux êtres parfaits dans un jardin paradisiaque, à la suite de quoi s’est introduit le serpent diabolique pour faire chuter nos premiers parents, et que c’est depuis ce jour que s’est transmis à toute l’humanité une tare de culpabilité et une nature corrompue. Cette interprétation « augustinienne » de la dépravation humaine est celle qui est véhiculée dans plusieurs églises, consciemment ou pas.
Sans comprendre malheureusement toujours le contexte réactionnaire qui a donné naissance à cette doctrine extrêmement pessimiste[1]. Et sans dire que l’église catholique, à laquelle Augustin appartenait, a contrebalancé cette doctrine par le « baptême des enfants » qui effaçait la tâche originelle et rétablissait l’homme dans ses facultés réflectives. Les évangéliques, eux, rejetant le baptême d’enfant comme non biblique, ont toutefois gardé la doctrine du péché originel qui, conçue à partir d’une interprétation littérale de Genèse III, spécule sur la pseudo transmission biologique d’une tare héréditaire, « imprégnant »[2] de culpabilité et de volonté mauvaise[3] chaque petit bébé qui naît.
Comment alors s’étonner que l’église évangélique développe une sorte d’esprit de suspicion vis-à-vis des milieux académiques ? Comment ne pas s’étonner qu’on sent parfois dans nos milieux une sorte d’atmosphère de fin du monde imminente, doublée d’un sentiment de paranoïa face à tout ce qui vient de l’extérieur de l’église évangélique ?
Quelle belle perspective pour un jeune… En caricaturant un peu, l’évangélisation ressemble à des commandos hors de nos « bunkers », en s’avançant courageusement en territoire ennemi, dans le vestibule de l’enfer, Bible et bouclier en main, avec l’espoir d’y repêcher quelques âmes égarées que le Seigneur aura bien voulu sauver par sa grâce, pour les ramener vertement dans le paradis dont nos églises évangéliques sont un avant-goût. N’est-ce pas là une autre conséquence de cette vision pessimiste de l’homme, dont nous a chargé cette théologie augustinienne non censurée?
Est-ce là vraiment le programme que Jésus a donné à ses apôtres et le plan que Dieu a voulu confier à son peuple ? D’avoir une seule préoccupation : sauver des « âmes » pour aller au ciel, et avoir un seul message : « acceptez le sacrifice de Jésus à la croix et recevez Jésus dans notre cœur ? » Est-ce tout ? Les puritains eux avaient au moins un programme politique et économique !
Est-ce sur ce programme minceur que nous voulons bâtir l’Église de demain ? C’est peut-être pour cela que la majorité de nos jeunes ont quitté l’église avant 20 ans, en se disant : « si c’est ça l’avant-goût du ciel, je prends mon ticket et je cède ma place au suivant… ». Honnêtement, je pense avec beaucoup de tristesse que c’est un programme un peu famélique. Comme je le disais dans le dernier post de mon blog personnel, on a oublié la théologie de la création. C’est bien beau que des gens acceptent Jésus, mais l’accepter pour quoi ? Qu’est-ce qu’on fait les 6 autres jours de la semaine? Que fait-on de l’art, de la philosophie, des lettres ?
Et pour arriver à la solution, il faut retrouver l’usage de la raison. Il faut marcher sur deux jambes. Deux jambes et une tête renchérissait John Stott. Il faut « aimez Dieu avec toute notre intelligence » (Luc 11.37). Il faut revenir au plan de Dieu tel qu’il l’énonce dans le premier chapitre de la Genèse. Il faut revoir notre interprétation littérale et concordiste des premiers chapitres de la Bible qui nous amène à faire une croix sur la science et sur tout le reste. Il faut cesser de commencer à partager le message de Dieu par un pseudo concept gnostique de « chute » et d’une transmission d’une « chair mauvaise de nature ». Il faut cesser de garder la tête dans le sable et nier l’évidence de nos lacunes herméneutiques, en pensant qu’il suffit de « prêcher Jésus ». Il faut prêcher Jésus, certes, mais un Jésus qui nous permet d’être de vrais humains qui, je le rappelle, vivent dans un corps humain sur une planète appelée Terre !
Personnellement, je veux prêcher la Bible, pas un dogme du Moyen-âge pris dans des cadres conceptuels grecs anciens duquel la majorité des facultés évangéliques dans la francophonie refuse de nous déprendre.
J’invite mes lecteurs qui n’auraient pas lu la première partie de cette série « Réflexion pédagogique sur la Genèse » à le faire. J’y énonce 4 réflexions nécessaires, me semble-t-il, pour repenser le préambule biblique. J’aimerais bien pouvoir en débattre avec mes lecteurs et inviter mes amis du monde entier à les approfondir. Ces 4 orientations sont comme 4 marches d’un escalier :
1- Un principe de non-contradiction entre la Bible et la science : Les vérités des récits de création sont éternelles et ne visent pas une explication scientifique du monde mais une compréhension du sens que Dieu donne à cette création.
2- Ce principe s’appuie notamment sur une juste compréhension du « genre littéraire » du texte, et de la théorie du cadre littéraire qui permet de saisir les vérités théologiques et existentielles du texte.
3- Deux vérités fondamentales fondent une bonne théologie de la création : la création de l’humain « à l’image de Dieu », son créateur, et le désir du créateur de voir l’humain s’épanouir dans un monde « très bon », dans une relation sanctifiée avec la nature, les autres et Dieu (par le Sabbat).
4- Cette théologie de la création apporte finalement un équilibre nécessaire à la théologie de la rédemption si importante chez les évangéliques.
Le chemin qui reste à parcourir est encore long. Je vais ajouter 3 autres paliers à cet escalier à partir de Genèse 2. Je répète que ces marches sont discutables. Je les propose comme base de réflexion, fruits d’une herméneutique différente de ce que l’on a l’habitude de rencontrer parmi les évangéliques. Et le but de tout ça est de mieux combler le fossé entre l’église et la société, afin de limiter les obstacles à la présentation du message central : Christ est ressuscité ! Je me propose ici d’esquisser très brièvement les trois prochains points qui seront défendus lors de futurs articles :
1- Penser à Adam moins en terme d’« individu historique » qu’en terme de « représentant de l’humanité ». Dans la Genèse, « le peuple entier y est identifié d’une façon ultra-réaliste avec son premier ancêtre »[4] (voir par exemple les ancêtres de Genèse 10). La pensée sémitique n’isole jamais l’individu de la communauté. Les premiers théologiens avant Augustin « étaient capables de se représenter un singulier collectif, un individu qui vaut un peuple »[5]. Aussi Jésus ne fait jamais référence à Adam comme à un nom propre, individuel. Mais il y fait référence dans son sens collectif : « ish » ou « anthropos » (Marc 10. 6-8 et Mat 19.5)
2- Penser la figure d’Adam dans une perspective dynamique, comme un être en croissance, qui n’arrive pas au monde parfait et statique, mais qui est appelé à croître en sainteté dans une marche pavée d’épreuves. C’est ainsi que les Pères de l’église tels qu’Irénée de Lyon et Tertullien ont compris l’Adam. Écoutez Irénée de Lyon (120-177 ap J-C) pour qui le thème de l’homme créé « en état d’enfance » pour progresser à travers le temps était cher: « Il fallait que l’homme fut, puis, existant, qu’il crut, ayant été créé, qu’il devint homme adulte; étant devenu qu’il se multipliât; s’étant multiplié qu’il prit des forces; ayant pris des forces, qu’il fut glorifié; ayant été glorifié, qu’il vit le Seigneur »[6] Nous avons le droit, je pense, de concevoir une conception dynamique de l’homme, et remplacer notre vision statique et stoïcienne d’Augustin dans la théologie évangélique.
3- Finalement, penser le péché comme un problème « d’existence » avant d’être un problème d’essence. L’homme ne naît pas « bon » ou « mauvais ». Il naît « image de Dieu » et appelé à réaliser cette image en Dieu. L’image n’est pas réalisée à la naissance. Elle pourra l’être, malgré le péché inévitable, dans une relation à Dieu et à son Fils Jésus-Christ. Le péché sera pensé davantage comme « position d’autonomie devant Dieu » que comme un « état de concupiscence » causé par la perte d’une nature spirituelle; davantage comme une façon d’être au monde que comme une corruption de la nature humaine. Le péché se trouverait davantage dans « les pensées mauvaises » de l’homme que dans la dépravation de son « cerveau »; dans une attitude d’indépendance ou d’indifférence face à Dieu plutôt que dans une déchéance de ses facultés mentales.
Dans le prochain post, nous développerons plus en détails ces 3 autres points. Merci de votre attention.
Bruno Synnott,
[1] La discussion avec Pélage et Mani[2] Expression d’Henri Blocher dans son article sur le Péché dans le Dictionnaire de théologie biblique, Excelsis, 2006
[3] La doctrine protestante du serf-arbitre
[4] Roger Leys (1969), Teilhard de Chardin et le péché original, dans Le Christ cosmique de Teilhard de Chardin, ed du Seuil, Paris, p. 191
[5] Ricoeur (1955), Histoire et vérité, ed. du Seuil, p. 115
[6] Ricoeur, idem cit. p.113.
Réflexions pédagogiques sur Genèse
Introduction (Marc Fiquet)
Notre collaboration avec Bruno Synnott nous amène à publier ici ses réflexions sur l’approche des premiers chapitres de la Genèse et la question du péché originel en particulier.
Cet article est le premier d’une série de trois qui s’avéreront précieux pour ceux qui désirent approfondir ces choses dans le respect des données bibliques sans pour autant craindre de remettre en cause certains « acquis » d’une herméneutique peut-être pas si bien fondée que cela.
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Partie 1 : L’importance de Genèse 1 pour une théologie équilibréeIl est très difficile d’interpréter les onze premiers chapitres de la Bible. Et pourtant ils constituent le préambule à toute la Révélation biblique, à toute l’histoire du salut. Tenter de comprendre la nature et le sens de ces textes semble donc une priorité absolue pour les jeunes de l’église, en lutte avec l’interprétation de ceux-ci.
Étant enfants, les chrétiens évangéliques de presque partout ont été enseignés à prendre littéralement les faits rapportés par les récits de la création. Or, en grandissant, ils s’aperçurent que cette lecture était en contradiction avec les théories scientifiques enseignées partout dans les universités. Il me semble que cela provoque un difficile dilemme à résoudre pour les jeunes. Soit rejeter les théories de l’évolution et se contenter d’une science parallèle et concordiste. Soit délaisser l’interprétation littérale et se mettre en marge de son héritage religieux. Y a-t-il une solution…?
Dans les deux articles suivants, j’aimerais faire des suggestions pour l’enseignement des textes fondateurs auprès des adolescents et des jeunes adultes dans nos églises. J’espère promouvoir du même coup un juste équilibre entre une « théologie de la création » et une « théologie de la rédemption ». Chacun des points ci-dessous seront le résultat d’un effort de synthèse, effort que j’ai voulu faire pour entamer la discussion, suite à un échange aussi bref qu’important avec mon brillant ami Zacharie. J’espère ainsi susciter la réflexion, ou entendre leur réfutation! Mais il me semble cruciaux d’en parler pour l’orientation théologique à prendre (ou pas) dans l’enseignement chrétien envers les jeunes, ainsi que les jeunes non-chrétiens que nous espérons tous rejoindre.
1- Pas de contradictions entre la Bible et la science moderneLe point de départ, la base de l’échafaudage, c’est qu’il ne saurait y avoir de contradictions entre les récits bibliques de la création d’une part, et, de l’autre, la science et l’histoire telles que nous les entendons aujourd’hui. Nous pensons que les auteurs bibliques n’avaient pas comme intention de rapporter des faits scientifiques et historiques au sens où nous le comprenons de nos jours. Nous pensons que les récits primordiaux fournissent des vérités de foi et des vérités théologiques à propos de Dieu et du monde créé. Et que celles-ci se comprennent dans le contexte du Proche Orient Ancien (POA). Voir l’article sur les mythes du POA. Il faut noter que la création est présentée en deux récits (tablettes) bibliques irréconciliables littéralement (Ge 1-2.4 et Ge 2.4-3). Voir petite étude sur Genèse 2-3.
Et même si nous réussissions à harmoniser les 2 tablettes, les auteurs parlent selon les conceptions cosmologiques anciennes. Ce qu’ils disent n’est pas « faux » et n’a pas pour but de tromper; ils écrivent, pensons-nous, selon les conceptions scientifiques de leur époque. Ce point de vue respecte « le principe de l’incarnation des Écritures ». Selon ce principe, Dieu ne cherche pas à outrepasser la connaissance d’une époque, il ne révèle pas des vérités scientifiques ou historiques qui sortiraient du domaine de compétence des auteurs bibliques. C’est pourquoi, il semble justifié de souligner notre opposition, comme le propose Benoît Hébert régulièrement au travers de ce Blog, à toute forme de « concordisme » scientifique ou historique, . Voir l’excellente série sur La Bible et l’Histoire. Les jours de la création ne sont pas des « périodes géologiques » et le verset « que la lumière soit ! » n’évoque pas le Big Bang. Peu importe la théorie scientifique en cours (Évolution, théorie des cordes, etc.), jamais une théorie ne viendra remettre en question les vérités théologiques révélées dans les premiers chapitres du livre de la Genèse.
2- La Genèse permet au croyant de « penser » la création, non de « l’expliquer »Une fois affirmé le principe de non-contradiction entre la foi et la science, et évité le piège du concordisme, regardons plus en détail le genre littéraire du premier chapitre de la Genèse. Une simple lecture nous permettra de constater une structure littéraire extraordinairement ingénieuse, sans compter un cadre éminemment liturgique. Ainsi, le texte n’aurait pas eu pour but d’expliquer scientifiquement ou historiquement la création, mais de réfléchir sur son sens.
Voyons voir ce premier chapitre de la Genèse construit comme un cadre littéraire et liturgique. Aussi appelé « hymne didactique », Genèse 1 présente la création de Dieu dans le cadre d’une semaine de 7 jours. Un refrain permet de marquer la succession dans la création : « il y eut un soir et un matin ». Durant cette semaine symbolique, Dieu fait une œuvre de séparation lors des trois premiers jours, puis une œuvre de peuplement lors des trois suivants. La semaine se termine par l’ordonnance du Sabbat (jour consacré à Dieu) qui est la pointe du texte. Ce septième jour, où le refrain du soir et du matin est significativement absent, deviendra un jour « sanctifié » pour le peuple de Dieu. Nous y voyons donc un texte hautement significatif, donnant au peuple de Dieu un modèle de vie, une compréhension du but de la vie, un modèle à suivre pour l’humanité.
Nous croyons que la théorie du cadre est celle qui explique le mieux cet hymne didactique. Reprenons brièvement cette séquence incroyable: Durant les 3 premiers jours de la création, Dieu forme un cadre de vie : la lumière, l’espace et la vie. Le premier jour il sépare la lumière des ténèbres (le firmament). Le deuxième, il sépare le ciel et la terre (la terre). Enfin, le troisième jour, il sépare la terre ferme des océans (les continents). Dans les trois jours suivants, ce cadre est peuplé et organisé. Le jour 4, qui répond au jour 1, il crée les étoiles dans le firmament, afin de marquer les temps. Le jour 5, qui répond au jour 2, il crée les oiseaux pour peupler le ciel et les poissons pour remplir la mer. Finalement, le jour 6, qui répond au jour 3, Dieu crée les animaux, et enfin l’homme (« à son image », et non « selon son espèce ») pour habiter les continents. Le septième jour permet de penser que l’œuvre de création se comprend dans un cadre liturgique, se terminant par le jour sanctifié du Sabbat où Dieu se repose. Ainsi, à l’imitation de son créateur, l’homme travaillera 6 jours et il y trouvera sa vocation normale. Mais son identité sera pleinement achevée et comprise que dans sa relation à Dieu au moment du Sabbat. Sans le savoir, nous venons d’entrer dans une théologie de la création.
3- « L’image de Dieu » est une notion-clé pour comprendre le péchéNous entrons maintenant dans une considération théologique cruciale pour comprendre les chapitres 2 et 3 de la Genèse. L’homme est créé « à l’image de Dieu », ce qui marque évidemment une correspondance, un lien de dépendance, mais aussi une dignité royale chez l’humain. Cette « image de Dieu » ne veut pas dire que l’homme ait une « essence » différente des animaux. Ou que l’homme ait été pourvu d’une nature spirituelle « en surplus » ou « surajouté » au corps humain. Nous proposons d’éviter cette thèse substantialiste d’Augustin, repris par Calvin, selon laquelle l’image de Dieu se trouverait dans les attributs spirituels et rationnels de l’homme. Car c’est à partir d’un tel point de vue que l’on viendrait à considérer « la chute » de l’homme comme la perte de ces caractéristiques, d’une « surnature » spirituelle, et dont l’absence causerait la détérioration de l’image de Dieu en Adam et sa descendance. La difficulté d’un tel point de vue, c’est la spéculation qu’elle suscite. À savoir par exemple que la perte de la « grâce » a fait d’Adam et ses descendant les prisonniers d’une nature charnelle marquée par la concupiscence de sa chair impuissante. Pour plus d’info, Voir l’article : Qu’est ce qui corrompt l’être humain ? C’est à partir d’une telle anthropologie essentialiste que nous en viendrions à concevoir nos enfants comme corrompus « de nature », à cause du péché historique d’Adam.
Comme évangélique, on critique souvent le baptême catholique, mais n’avons-nous pas adopté un réflexe similaire lorsque, à la place du baptême d’enfant, nous avons inventé un autre « rite », celui de prier pour le salut des enfants de 4 ans. Souvent, dès qu’ils peuvent balbutier, nous invitons les enfants à se repentir : « tu es un pécheur… mais tu peux accepter Jésus dans ton cœur. Veux-tu le recevoir ? » ! Nous verrons tantôt tout l’impact négatif qu’une telle « accentuation » de la théologie de la rédemption peut engendrer.
Mais pour l’instant, voyons une perspective peut-être plus juste de cette notion-clé d’ « image de Dieu ». Dans le POA, seuls les rois étaient considérés « à l’image de Dieu » en tant que médiateurs et représentants des dieux. Or cette caractéristique, réservée à la royauté, la Bible la conteste. Elle la renverse (retournement copernicien) et en fait la vocation de tous les êtres humains. C’est Adam, notre représentant, et tous ses descendants, qui ont tous reçu, selon la Genèse, un office royal et une responsabilité représentative en notre qualité d’image de Dieu. Mais il y a plus.
Le point crucial à souligner est toutefois celui-ci : en tant « qu’image », l’homme dépend ontologiquement de son créateur. Son bonheur est directement relié à la relation entretenue – ou pas – avec son créateur. On souligne surtout la relation à Dieu et la responsabilité éthique qui en découle. Tout effort ayant pour but de mettre l’homme « à part » dans son « essence » ou en capacité intellectuelle par rapport aux animaux est ici vain. Car même si on trouvait dans le règne animal les mêmes capacités sociales, intellectuelles, émotionnelles – à moindre degré certes – cela ne changerait rien à la vérité que l’homme est « l’image de Dieu », correspondant de Dieu. Retenons l’emphase sur l’aspect relationnel, conscientisé ou non, qui existe entre Dieu et l’homme. Et le bonheur existentiel qui se trouve dans une relation épanouie avec son créateur, de qui l’homme dépend ontologiquement.
4- Une théologie de la création pour équilibrer celle de la rédemptionLe point final de cette première partie didactique est de remettre à l’honneur une vérité négligée. Je veux souligner que la première théologie dont la Bible nous parle est une « théologie de la création », et non une théologie de la rédemption. Le premier chapitre de la Bible fonde bel et bien une théologie de la création. Le monde est « très bon » et ainsi en est-il de l’homme. La création matérielle est jugée bonne : « Et Dieu vit que cela était bon ». Ceci est d’autant plus important à noter que la question du mal et de la souffrance va se poser dans le chapitre 3 de la Genèse. Et qu’avant que le péché soit introduit en conséquence d’une attitude de doute et de désobéissance, Dieu n’avait rien créé de mauvais. L’homme a le feu vert pour s’épanouir dans le monde, pour vivre selon sa vocation normale de travailler, de « cultiver le jardin » et de trouver son plein épanouissement dans une relation harmonieuse avec les autres et avec Dieu.
… Pourquoi l’église évangélique anabaptiste du Québec n’a-t-elle pas réussi à bien transmettre sa foi à la génération suivante…
La première génération d’évangéliques réellement québécois (1960-1970) a vécu une conversion radicale. D’une vie de « hippie peace and love » ils sont passés à Christ. À cause de cela, ils ont mis beaucoup l’accent sur la théologie de la rédemption. Jusqu’à réduire peut-être, dans certains cas, le plan de Dieu pour l’humain au seul « plan de la rédemption ». Omettant de parler aussi – et premièrement – du plan créationnel de Dieu pour l’homme en Genèse 1.
Leur enfants ont hérités de cette théologie de la rédemption. Dès leur enfance, on leur a dit « nette frette sec » (comme on dit au Québec) qu’ils étaient des pécheurs condamnés à l’enfer et qu’ils devaient croire en Jésus pour être rachetés. « Veux-tu le recevoir dans ton cœur ? ». Traumatisant me semble-t-il ! Mais avant de déclarer leurs enfants « pécheurs et perdus sans Christ », leur a-t-on présenté le plan de Dieu pour la création ? Leur a-t-on montré la grandeur de l’appel que Dieu leur lance à travailler et à s’épanouir dans leurs activités avec lui (Point 2 et 3) ? Leur avons-nous parlé de leur dignité comme image de Dieu ?
Personnellement, comme père de 3 jeunes filles, dont la plus vieille à 8 ans, je préfère les instruire premièrement sur Genèse 1 avant de sauter à Genèse 3. Ça peut ressembler à du « Rousseauisme », je l’admet. Ensuite, si elles commencent à vouloir devenir autonome et à décider par eux-mêmes de ce qui est bon ou mal, alors je leur donnerai l’avertissement en Genèse 2 : « certainement tu mourras ». Et lorsqu’elles pécheront en cédant à l’illusion de l’autonomie (Genèse 3), je leur parlerai du plan de rédemption qui débute dès la fin de Genèse 3 et qui trouve son aboutissement en Jésus. Je les inviterai à revêtir la même tunique de peau que Dieu a fait pour Adam et pour Ève.
On oublie peut-être trop vite le chapitre 1 de la Bible qui propose aux êtres humains le mandat de trouver leur bonheur et leur épanouissement dans la création, tout en demeurant en relation avec Dieu et en reflétant sa grandeur comme de bons régents. Je crois qu’au Québec, on réduit le plan de Dieu à « sauver des individus » alors que le plan de Dieu pour les hommes est aussi qu’ils puissent trouver leur raison d’être en s’épanouissant dans le monde. Le résultat pour l’église ? Cela est discutable, mais il est possible que : 1- soit les jeunes ont soit pris leur « tickets pour le ciel » et sont retournés à leur vocation normale. Où encore que, 2- sans avoir pu comprendre Genèse 1, les jeunes ont été dégoûtés de se faire rentrer dans la gorge un état de dépravation totale qu’ils reconnaissaient davantage dans ceux qui les enseignaient qu’en eux-mêmes. Et cela expliquerait que les jeunes aient rejeté le message et le messager ensuite.
Je crois qu’un des problèmes majeurs dans le christianisme évangélique au Québec est qu’il a « limité » le plan du salut à « sauver des individus ». À la suite d’Augustin, l’idée s’est répandue que tous les bébés sont comme corrompus et héritent de la tare du péché originel. On a massivement enseigné aux jeunes enfants qu’ils étaient « pécheurs » (comme si leur « nature » était mauvaise, égoïste, méchante) et qu’il fallait s’en repentir à tout prix pour être sauvé. Or le péché, nous avons déjà tenté de l’expliquer, est davantage une question de position devant Dieu, une position d’autonomie et de rejet, qu’une question d’essence et de substance humaine. Voir l’article : le problème anthropologique.
On a oublié que le péché n’est pas une essence en l’homme, mais qu’il est une position de refus, de doute devant l’appel de Dieu à s’épanouir dans le monde en étant en relation avec lui.
D’où l’importance de présenter cet appel qui se trouve en Genèse 1.
Bruno Synnott
Quand l’homme devint-il homme ?
Cet article se place dans la perspective chrétienne de l’évolution comme la décrit Denis Lamoureux dans son livre déjà présenté par Benoit Hébert « I Love Jesus & I Accept Evolution »
Denis O. Lamoureux est professeur de science et de religion à l’Université d’Alberta. Sa nomination à ce poste est le premier cas de titularisation dans cette discipline au Canada. Il détient trois thèses d’état (dentisterie, théologie et biologie). Lamoureux soutient que, si les limites du christianisme évangélique et de la biologie évolutive sont respectées, alors les relations qu’elles entretiennent sont non seulement complémentaires mais aussi nécessaires. Il est membre du conseil de direction de l’American Scientific Affiliation du Canada et membre de l’ASA (American Scientific Affiliation).
L’EVOLUTION HUMAINEDans son chapitre 6 « L’évolution humaine » Denis Lamoureux aborde la question sensible des caractéristiques qui séparent l’homme de l’animal et du fameux « instant précis » où un individu évoluant passerait du statut d’animal à celui d’humain.
Pour beaucoup, explique l’auteur, l’évolution de l’homme nous réduit à rien d’autre que des animaux dirigés par des pulsions physiques.
Il convient donc tout d’abord de rappeler les 4 fondements théologiques qui unissent tous les chrétiens :
- Dieu est le créateur de l’humanité
- Les humains sont créés à l’image de Dieu
- Chaque homme et chaque femme est pécheur, rebelle à son créateur, pécheur envers les autres. Tous les hommes sont responsables de leurs actions et Dieu en demandera compte.
- Jésus s’est offert pour la rédemption des péchés, il est le seul nom donné par lequel nous puissions être sauvés.
Les pages suivantes traitent des preuves scientifiques inéluctables de l’évolution humaine. Plusieurs articles existants sur la question, je n’en ferai pas ici la description. Il est tout de même bon de relever que la vision purement scientifique (archéologie, génétique) des origines de l’homme dit moderne évoque que l’humanité trouve ses racines dans environ 1 000 à 10 000 individus vivant il y a environ 50 000 ans.
Je me focaliserai donc plutôt sur le sujet qui nous intéresse de plus près : A partir de quand pouvons-nous penser que l’homme porta l’image de Dieu et fut déclaré responsable de ses actes et donc pécheur ?
Denis Lamoureux poursuit en indiquant que la bible ne répond pas à ces questions modernes parce que l’origine de l’humanité y est décrite avec une vue de la science ancienne.
Dans le cas du développement de la vie embryonnaire, il semble d’ailleurs y avoir les mêmes difficultés à répondre à ces questions : A partir de quel stade le fœtus est-il porteur de l’image de Dieu, du péché ? Cela reste un réel mystère pour nous.
Relevant à quel point ce sujet peut être sensible dans les différentes confessions chrétiennes aujourd’hui, le théologien présente 3 modèles compatibles avec l’évolution humaine et respectueux des 4 fondements cités plus haut, il encourage son lecteur à pouvoir faire son choix librement :
Le monogénisme évolutif(Grec : monos : un ; genèse : commencement)
Cette position suggère que Dieu à un instant précis a sélectionné un couple d’individus parmi la population des pré-humains en cours d’évolution. Il leur implanta son Image ce qui les rendit en un instant moralement responsables.
Ils péchèrent par un acte de désobéissance. Les autres pré-humains s’éteignirent, toute l’humanité aujourd’hui descend de ce couple originel identifié comme Adam et Eve.
Billy Graham par exemple est à l’aise avec cette vue des choses.
Le polygénisme ponctuel(Grec : polus : plusieurs)
Selon cette perspective, le Créateur à un stade précis de l’évolution, est intervenu pour implanter son Image dans tous les pré-humains existants (faisant d’eux des hommes) ou au sein d’un groupe de ces individus, les autres auraient disparu.
A ce moment précis, ces êtres seraient devenus moralement responsables et ils auraient tous péché très tôt.
Cette compréhension des origines suggèrerait qu’il y ait eu une génération de plusieurs « Adams » et « Eves »
Le polygénisme graduelCette approche affirme que l’image de Dieu et l’immoralité de l’homme se sont manifestées graduellement et mystérieusement au travers de plusieurs générations d’ancêtres évoluant.
L’origine de ces caractéristiques spirituelles qui définissent et distinguent l’humanité ne se limitent pas à un événement ponctuel dans le passé. Elles se seraient plutôt développées graduellement d’une manière similaire à ce qui se passe au niveau du processus embryonnaire. Ceci reste en fin de compte très mystérieux.
De ce fait, il n’y aurait jamais eu d’Adam ni d’Eve historiques.
La création évolutive (ou l’évolutionnisme théiste) adopte le modèle du polygénisme graduel.
Cette approche des origines de l’homme spirituel ne dépend pas de l’hypothèse que les premiers chapitres de la bible imposent une approche de concordisme scientifique.
A contrario, Les 2 autres modèles (le polygénisme ponctuel ainsi que le monogénisme évolutif) sont des modèles concordistes à différents degrés. Les deux se réfèrent à l’homme créé à l’image de Dieu et à une chute subite comme à des évènements ponctuels de l’histoire de l’homme.
Cependant, du fait que la bible présente un contexte de science ancienne (incluant une création de novo de l’homme) ces modèles tentent de faire cohabiter une vision moderne de la science (théorie de l’évolution) avec une vision ancienne.
Cette méthode d’interprétation est du même ordre que de demander à la NASA de s’appuyer sur une description de l’univers en 3-tiers comme décrite dans la bible, pour envoyer ses fusées dans l’espace. Il s’agit là d’un usage inapproprié de la bible.
En respectant les limites et les objectifs à la fois du livre de la Parole de Dieu (la Bible) et du livre des œuvres de Dieu (la nature expliquée par la science) la création évolutive offre une approche complémentaire pour comprendre les origines spirituelles de l’homme qui en font un être unique.
Malgré nos propres limites pour comprendre entièrement comment les réalités spirituelles de l’image de Dieu et de la responsabilité morale de l’homme ont émergées au cours du processus évolutif menant à l’homme, nous savons avec certitude que nous sommes les seules créatures à porter l’image de Dieu et a avoir péché, ce qui nous donne à tous le besoin d’un sauveur.
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Pour en savoir plussur les explications de Denis Lamoureux concernant la création évolutive, vous pouvez cliquer sur le tag de son nom : http://cvablog.com/creationetevolution/tag/denis-lamoureux/
Pour des informations concernant la vision 3-tiers de l’univers, voir cet article de Benoit Hébert : http://cvablog.com/creationetevolution/2011/02/ces-theologiens-de-la-t-qui-reconnaissent-que-genese-1-est-ecrit-avec-une-conception-ancienne-du-cosmos33/
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Mon commentaire personnelsur l’approche de Denis LAMOUREUIX :
Ce livre, dans un anglais tout à fait accessible à un niveau scolaire, mérite réellement le détour.
Bien entendu la démarche consistant à voir des versets de la bible emprunts de la vision scientifique du monde à l’époque de ses rédacteurs peut s’avérer choquant pour notre culture chrétienne traditionnelle. Sans jamais s’imposer, l’auteur fait preuve d’une grande pédagogie et confie au lecteur les expériences qui l’ont conduit à reconsidérer ses positions de croyant fondamentaliste convaincu pour adopter celles de la création évolutive.
Concernant ce chapitre 6, les questions posées sont pertinentes, mais j’avoue regretter le fait que Denis Lamoureux semble assimiler la question du péché en particulier, à la nature quasi biologique de l’homme.
Peut-on réellement concevoir que l’embryon soit déjà pécheur, contaminé par les gènes de ses parents? Si cela était, cela implique que le péché soit comme une substance codée dans les gènes mais ça ne répond pas vraiment à la définition philosophique et morale du mal.
De plus cet héritage des parents contaminant la nature des générations suivantes pose un problème d’inerrance théologique important, car selon les Ecritures mêmes : « On ne fera point mourir les pères pour les enfants, et l’on ne fera point mourir les enfants pour les pères ; on fera mourir chacun pour son péché. » (Deutéronome 24:16)
Quant à porter l’image de Dieu, de quoi s’agit-il exactement ?
L’émergence de la conscience n’est pas abordée, ce qui me parait être une limitation importante pour soutenir les réflexions engagées ici.
En fait et très succinctement, je pense qu’il faut accompagner cette approche faite par un scientifique et théologien d’envergure par une lecture complémentaire philosophique et existentialiste comme a pu le présenter notre très cher ami Bruno Synnott en décryptant pour nous le travail entrepris par Paul Ricoeur entre autres.
Dans ce cadre philosophique, on perçoit très bien comment l’aspect de liberté dont jouit l’homme vis-à-vis de son créateur implique de soi-même la notion de péché (l’impossibilité pour l’homme de répondre par lui-même à toutes les exigences de Dieu) comment l’impact de la culture et le développement de la conscience chez l’enfant vont jouer un rôle dans l’influence du mal et la responsabilité morale de l’homme qui existe devant Dieu (contrairement à l’animal qui ne répond en rien à ces exigences spirituelles).
Ainsi le récit d’Adam et Eve peut prendre une dimension non pas historique – je subirais aujourd’hui les conséquences de la désobéissance de lointains parents par un mystérieux processus de transmission génétique ou autre – mais une dimension existentielle, notre propre expérience d’homme conscient et responsable devant Dieu, influencé par notre environnement, libre devant lui et incapable de faire toute sa volonté sans jamais chuter.
Tous avons donc besoin de l’œuvre de la Croix de Jésus pour communier avec notre Dieu créateur.
Dès que les hommes ont eu cette faculté de conscience, qui a bien entendu pu se forger graduellement au cours de l’histoire de l’évolution, ils ont donc été concernés par la réalité spirituelle du récit de la tentation et de la connaissance du bien et du mal comme nous le sommes encore aujourd’hui.
Voici 2 articles de Bruno Synnott qui aideront les lecteurs curieux ou intéressés à approfondir ces notions à peine effleurées ici.
« Adam et Eve ont-ils existé? Réponse aux arguments évangéliques » (1) par Daras
En commentaire sur l’article de Denis Lamoureux à propos de l’existence d’Adam et Eve, Daras (pseudo) a mis en lien ses propres réflexions sur la question.
Daras est « titulaire d’un master en théologie, chrétien de sensibilité protestante, et habite Bruxelles. »
Son blog » exégèse et théologie » « a pour but principal d’ouvrir une fenêtre sur des questions exégétiques, historiques et théologiques, relatives au monde biblique. .. »
A la lecture de plusieurs articles, on découvre que Daras n’est pas un « évangélique traditionnel », et ne se qualifie pas d’évangélique d’ailleurs, mais que son parcours l’a amené à pousser la réflexion dans des domaines qui touchent de près les lecteurs de ce blog.
Je livre donc à votre réflexion cet article que Daras a accepté de publier sur ce blog, espace où des arguments contradictoires peuvent s’exprimer. Ses propos n’engagent que lui et sont le témoin des débats théologiques et bibliques qui animent le monde protestant francophone et anglo-saxon à propos des origines de l’homme.
« Adam et Eve ont-ils existé? Réponse aux arguments évangéliques. Par Daras »La question est peut-être mal posée, mais c’est la question que les croyants peuvent se poser! Certains en toute sincérité et modestie; d’autres y répondront par un “non” catégorique, sans toutefois savoir quoi faire du récit de la Genèse. Il faut dès l’abord préciser ce dont il ne sera pas question dans cet article: ni de paléontologie ni d’archéologie, ni de biologie, mais du récit biblique seul. Le récit biblique invite-t-il, compte tenu de sa nature et de sa forme, à poser l’existence historique d’Adam et Ève? Plus simplement: le récit des origines est-il historique? Je discute de la question en confrontation au “oui” des évangéliques et à leurs arguments. Nous verrons chemin faisant que différents thèmes sont liés à ce questionnement, comme la vérité du récit biblique, son inspiration et son actualité.
Un évangélique (enfin, peut-être pas tous) répondra très certainement par l’affirmative. Non seulement Adam et Ève ont historiquement existé, mais ils doivent avoir nécessairement existé, sans quoi la doctrine du salut en Jésus-Christ ne tient plus. En effet, de quoi Jésus-Christ nous sauve-t-il s’il n’y a jamais eu de “chute”? Ce type de raisonnement découle d’une vision historiciste de l’histoire du salut (création – chute – rédemption), thématique que je ne traite pas pour elle-même dans cet article (j’espère la traiter une autre fois). Je vais passer maintenant en revue les principaux arguments avancés par les évangéliques.
Sommaire
I. LES ARGUMENTS
1. Jésus, Paul, Luc parlaient d’un Adam historique, donc Adam a existé. 2. Douter de l’existence d’Adam c’est mettre en doute celle de Jésus. 3. Le parallèle que Paul opère entre le Christ et Adam (Rm 5) exigerait un Adam historique.
REMARQUES PRÉLIMINAIRES 1. Paul ne dit rien sur l’historicité d’Adam. 2. L’historicité d’Adam est présupposée. VERS UNE RÉSOLUTION DU PROBLÈME Étape 1 Étape 2 Étape 3
4. Le seul véritable argument: La Bible est inspirée, donc c’est historique. 5. Autres arguments rencontrés.
a. Argument de l’orthodoxie, ou de la tradition. b. Ce n’est pas écrit ou suggéré dans la Bible.
II. LE RÉCIT: OBJECTIONS ET PROBLÈMES
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I. LES ARGUMENTS
1. Jésus, Paul, Luc parlaient d’un Adam historique, donc Adam a existé 1
Posons-nous les questions suivantes:
— Comment est-il possible, en toute logique et saine méthode historique, de déduire l’existence d’Adam du simple fait que Jésus, Paul ou Luc en parlent? Même en supposant qu’ils pensaient qu’Adam a historiquement existé — comme cela devait d’ailleurs spontanément être le cas pour leurs coreligionnaires à l’époque —, comment passe-t-on de ce qu’ils pensaient à l’affirmation de cette existence?
— Ensuite, n’est-il pas évident que Jésus, Paul ou Luc ne parlent pas d’un Adam historique en soi mais se réfèrent à l’Adam tel que le dépeint le livre de la Genèse? Dans ce cas aussi, comment passe-t-on de cette référence au récit de la Genèse à l’affirmation de l’existence d’Adam?
Je n’ai jamais lu nulle part une explication montrant le bien-fondé de cet argument, qui ne consiste manifestement qu’à sauter de la prémisse (les auteurs bibliques pensent que…) à la déduction (…donc c’est historique)2. En réalité, il ne s’agit pas exactement d’un saut, mais d’un passage souterrain: cet argument, nul en soi, ne tient sa validité que par l’entremise d’un autre argument, ou plutôt d’un principe fondamental, que l’on peut résumer par “c’est dans la Bible, donc c’est historique” ou “la Bible est inspirée, donc c’est historique” (point I.4.). En d’autres termes, parmi tous les documents anciens que l’humanité ait produits, la Bible fait figure d’exception en matière d’approche historienne et d’historicité.
Un autre argument découle de celui-là: Je pense comme Jésus, donc j’ai raison. Ce qui revient en fait à dire: Jésus pense comme moi, donc j’ai raison. Revêtir un raisonnement ou un argument de l’autorité de Jésus, voilà qui devrait poser quelques problèmes de conscience! Mais non… D’une certaine manière, Blocher tombe dans ce travers quand il écrit (c’est l’historicité d’Adam qui est en jeu): “Un croyant cherchera-t-il un exégète plus autorisé que son Seigneur?” (Révélation, p. 160)
2. Douter de l’existence d’Adam (ou celle de Job, de Jonas, etc.) c’est mettre en doute celle de Jésus.
Ce raisonnement revient chez nombre d’évangéliques avec qui je discute. Son erreur tient du fait qu’il n’a rien à voir avec l’histoire mais avec unereprésentation abstraite qui relève de la pure logique. La Bible est ainsi mise à plat, désolidarisée de ses contextes historiques multiples, présentée comme une succession de faits interconnectés ou en communication les uns avec les autres, tels une rangée de dominos prête à s’effondrer à la moindre secousse; on traverse les siècles en quelques coups de page… Un début de réflexion — cette activité quelque peu négligée semble-t-il! — mettrait déjà en évidence la distance des personnages dans le temps: entre Jésus et les évangiles il y a 30-40 ans, entre le supposé Adam historique et le récit de la Genèse, des millénaires! La critique historique et littéraire (en partie évidemment rejetée par les évangéliques pour qui Moïse demeure le rédacteur principal du Pentateuque) rend pour le moins difficile l’historicité de Gn 3, en raison notamment de l’omniprésence du symbolisme et de son caractère littéraire. Quand l’implication de ces facteurs est reconnue par les évangéliques, la notion floue et fort commode “d’historicité de fond” constitue le dernier rempart des tenants “modérés” de l’historicité 3.
Notes:
1.Blocher écrit que “les écrivains inspirés comprenaient la transgression de la Genèse comme un événement particuliers (Jb 31.33; 0s 6.7; 2 Co 11.3; 1 Tm 2.14)” (Révélation, 159). Matthieu 19.3-8 et Romains 5.12ss “développent une réflexion qui présuppose l’historicité de la faute”. Romains 5.12ss sert “d’arme absolue aux champions de la compréhension historique” et Blocher qualifie ce passage de “preuve biblique la plus formelle” (La doctrine, p. 72). Pour répondre à l’interprétation “mythiste” de la chute, Brian Tidiman fait simplement valoir que pour “les auteurs bibliques, la première faute est un fait historique au même titre que celles commises par les descendants d’Adam” (Précis d’histoire, p. 39). Même raisonnement chez Pierre Berthoud concernant l’historicité de Job, qui évoque (entre autres considérations) Ézéchiel 14.14 et Jacques 5.11 en faveur “d’une référence historique”. Blocher répond que, “à cause de ces versets en dehors du livre [de Job], il me semble qu’il est plus prudent de penser qu’il y a un fond historique” (Table ronde dans Texte et historicité, p. 196). Gleason Archer écrit que “Paul considère comme historiques, au sens littéral, les détails de Genèse 2 et ceux de la tentation et de la chute dans Genèse 3 ». Plus loin, “Christ et les apôtres l’ont [le récit de la chute] certainement considéré comme historique” (Introduction, p. 226). De son côté, Jules-Marcel Nicole écrit que “tous les êtres humains descendent du premier couple Adam et Ève », ce qui “n’apparaît pas seulement dans la Genèse, mais nous est confirmé par l’apôtre Paul et par Jésus lui-même [...]” (Précis de doctrine, p. 80). Plus loin de nouveau: “Il nous faut comme Jésus et les apôtres, accepter le récit de la chute tel qu’il nous est donné dans la Genèse” (p. 103). Face aux théories du mythe et de la légende, “le plus simple est de prendre le récit de la Genèse tel qu’il est” (p. 103), c’est-à-dire de manière historique. On ne sait comment ni pourquoi prendre le récit “tel qu’il est” voudrait forcément dire le prendre de manière historique.
Si l’on peut dire que ces affirmations sont exactes sur le plan biblique, elles perdent toute pertinence quand ces auteurs passent du plan biblique au plan de l’histoire, comme s’il n’y avait aucun décalage, aucune frontière entre les deux.
2.Pour Blocher, ces “diverses données scripturaires exigent, de façon plus ou moins nette, l’affirmation de l’historicité” (La doctrine, p. 72). Voilà, je pense, un exemple parlant où l’on voit un principe dogmatique prendre le pas sur la réalité sous couvert de “données scripturaires”.
3. Ainsi Blocher: “La présence d’éléments symboliques dans le texte [de Gn 3] ne dit rien contre l’historicité de la référence essentielle” (Révélation, p. 151-152); à propos de Job: “il y a un fond historique, mais [...] une mise en forme assez considérable” (Texte et historicité, p. 196). De même Pierre Berthoud selon lequel il faut reconnaître au récit de la tour de Babel “l’historicité de fond” dont la “référence principale est bien historique” (Texte et historicité, p. 25-26). “Référence essentielle”, “fond historique”, “historicité de fond”, “référence principale”… Apparemment il suffit de le dire ou de le croire pour que ce soit vrai. »
A suivre…
Deux histoires de la création d’Israël (2)

Pete Enns, auteur de cet article est un théologien évangélique, auteur de plusieurs livres et de commentaires, notamment de L’inspiration et l’incarnation : les évangéliques et le problème de l’Ancien Testament. L’original de cet article est consultable ici.
Traduction: Jonathan B
Il y a de cela quelques semaines, j’ai expliqué en quoi Genèse 1 et 2 constituaient deux différents récits de création; ils ne sont pas censés être harmonisés ou lus de façon séquentielle. J’ai présenté trois arguments pour venir corroborer cette affirmation : le nombre de jours diffère (six dans l’un, un seul dans l’autre), ils ne commencent pas de la même manière (un chaos liquide dans l’un, une terre aride dans l’autre), et la séquence des événements est différente. Voici maintenant deux arguments supplémentaires.
Des styles littéraires différentsGenèse 1 et 2 ne sont pas rédigés dans le même style littéraire.
Certains n’hésitent pas à qualifier Genèse 1 de « récit poétique » et Genèse 2 de « récit narratif ». Ces appellations sont suffisantes pour constituer le point de départ d’une discussion, même si la plupart des spécialistes estiment qu’elles doivent être affinées, particulièrement en ce qui concerne Genèse 1.
Genèse 1 est certainement plus proche de la poésie que Genèse 2. Par exemple, le rythme répétitif trouvé dans ce passage relève plutôt d’un style poétique : Dieu voit, parle, déclare comme « bon » et bénit le jour. La même chose est vraie pour la structure parallèle des six jours : le cosmos est « informe et vide » dans Gen. 1:2, il est façonné lors des 3 premiers jours et est remplit lors des 3 jours suivants. Le 1er jour correspond au 4ème, le 2ème au 5ème et le 3ème au 6ème. Genèse 1 met l’emphase sur l’organisation plutôt que sur le plan narratif.
Genèse 2 est lui plutôt envisagé dans un style littéraire différent par la plupart des lecteurs. Le chapitre commence par le récit d’une histoire qui comprendra par la suite des dialogues, des conflits et une intrigue. Genèse 2 se lit en fait comme un texte narratif, tout comme ce qui constituera le reste de la Genèse.
Et pourtant, la distinction poésie/narration n’est pas absolue. Premièrement, la bible hébraïque n’est pas seulement composée de deux styles littéraires uniques, mais d’une large variété de styles. Certaines portions de texte peuvent être classées de façon très claire dans l’une de ces deux catégories, mais nombre de passages ne se prêtent pas à ce genre de distinctions génériques (un « no-man’s land réthorique » tel que le formule James Kugel dans son ouvrage classique L’idée de la poésie biblique)
Ensuite, Genèse 1 est dénué de certaines des caractéristiques poétiques présentes ailleurs dans l’Ancien Testament (notamment le laconisme ou la structure parallèle des versets). Même si les styles littéraires de Genèse 1 et 2 sont significativement différents, il est préférable d’éviter ce genre de catégorisation définitive.
Plus important encore, ce genre de classement peut s’avérer problématique. Par exemple, certains considèrent que le caractère poétique de Genèse 1 l’affranchit de ce fardeau d’historicité, et que Genèse 2, en raison de son caractère narratif, est censé être lu comme une description littérale d’événements historiques.
Quoique l’on puisse penser des fondements historiques de l’un ou de l’autre des récits de création, le style littéraire ne doit absolument pas entrer en ligne de compte.
Un style narratif n’implique pas une plus grande valeur historique. Même dans la Bible, un passage narratif peut ne pas être historique. Par exemple, Job 1 & 2 est l’introduction narrative du livre poétique de Job, mais très peu de théologiens considèrent que ce prologue apporte une description historique d’une scène de la cour céleste. En dehors de la Bible, l’histoire de l’humanité est semée de narrations relatant des histoires fictives, et non historiques.
De même, si nous acceptons le caractère poétique de Genèse 1, rien n’implique que le chapitre soit moins historique. Des événements historiques sont fréquemment relatés par le biais de procédés littéraires poétiques. On peut par exemple citer ces « psaumes historiques » faisant le récit des mémoires historiques d’Israël (par exemple : les Psaumes 105 et 106) ou encore le Cantique d’Exode 15 relatant l’épisode de la Mer rouge.
Parfois, les styles de Genèse 1 et 2 sont à tort classés de façon trop catégorique en « poésie » et « narration ». Et quelques fois, d’autres implications négatives sont tirés de ces différences stylistiques, notamment le caractère historique de l’un plutôt que l’autre. Toutefois, les différences stylistiques de Genèse 1 et 2 sont largement reconnues. Ceci, ajouté à d’autres éléments, étaye l’interprétation qui consiste à dire qu’il est question de deux récits distincts.
Des visions différentes de DieuPlus importante encore que la différence entre les deux récits de création : la façon dont Dieu est présenté.
Dans Genèse 1, Dieu est transcendant : il se mouve au-dessus des eaux, il est au-dessus de tout et appelle à l’existence. Il est souverain sur la création, tel un roi élevé donnant des ordres. Il crée à distance.
Dans Genèse 2, le tableau est différent. Dieu ne se tient pas à l’écart. Il est un protagoniste actif dans le déroulement de la pièce. Il est plus « concret », quasiment humain. Il intervient dans les affaires des hommes.
Cette présentation de Dieu n’implique pas de façon intrinsèque une distinction nette entre Genèse 1 et 2. On attribue à Dieu des caractéristiques comportementales purement humaines (anthropomorphisme) dans chacun des deux récits. Il est en réalité impossible de parler de Dieu sans le décrire avec un langage humain (en faisant par exemple référence à Dieu avec le prénom « lui », comme je le fais ici).
Mais la plupart des théologiens voient effectivement une différence de degrés dans les présentations de Dieu des deux récits. Ceci est d’autant plus manifeste si l’on examine Genèse 2 avec le texte qui suit. Nous voyons ici un Dieu tenant des conversations avec Adam, Eve et un serpent se promenant dans le Jardin ; interrogeant Adam et Eve et réagissant aux actes des premiers êtres humains en les punissant.
Voici donc plusieurs des problèmes que nous aborderons dans les prochaines semaines. Exposer les différences entre Genèse 1 et 2 est le premier pas menant à ces questions plus vastes et d’autant plus intéressantes.
Le modèle de l’Homo divinus est-il pertinent ? Une réponse à Alexander, Coyne et à MacDonald par Loren Wilkinson

Dans le cadre de notre réflexion à propos d’Adam et Eve, différents intervenants s’expriment avec des avis parfois divergents. Pour vous permettre de vous faire votre propre opinion!
L’article d’aujourd’hui a été écrit par Loren Wilkinson. Le Dr. Loren Wilkinson a été professeur de philosophie et d’études interdisciplinaires au Regent College, une Université théologique affiliée à l’Université de Colombie Britannique à Vancouver (Canada). Loren Wilkinson a étudié la philosophie, la littérature et la théologie. Il a publié et enseigné de nombreux textes à propos des fondations bibliques concernant le soin que nous devons porter à la création. Il travaille actuellement avec d’autres enseignants du Regent College dans le but d’aider les ministères chrétiens à introduire la science et les scientifiques plus directement dans leur prédication, leur enseignement et leur adoration. Il vit avec son épouse sur l’île de Galiano en Colombie Britannique, où ils enseignent ensemble des cours développant une compréhension chrétienne de la création, et une compréhension de la foi chrétienne plus préoccupée de la création.
Une réponse à Alexander, Coyne et à MacDonald
L’existence de la fondation BioLogos et son dévouement à l’ « intégration de la science et de la foi chrétienne » est l’un des nombreux signes du fait que cette idée de « guerre » entre la science et la foi vieille de 150 ans est en train de mourir. Ce langage d’opposition est inutile pour plusieurs raisons.
Premièrement, il obscurcit la reconnaissance du fait qu’à la base, la science est une activité religieuse au sens le plus littéral du mot “re-ligieux”- qui créé un lien. La foi religieuse et la science proviennent toutes deux de la passion humaine unique de voir les différents éléments de notre expérience comme les différentes parties d’un ensemble cohérent de connaissance : d’où la connexion avec un mot comme « ligament », le tissu qui lie le squelette. Il n’y a pas de science sans scientifiques, et les scientifiques ont toujours été et seulement été des êtres humains, testant et cherchant à connaître un cosmos complètement mystérieux au moyen de leur propres passions, croyances et théories.
Deuxièmement et plus spécifiquement, ce langage d’opposition nous cache le fait que la tradition moderne d’une science empirique plonge profondément ses racines dans les traditions juives et chrétiennes. Ceci a été clairement montré d’abord dans la série d’articles intellectuellement très méticuleux de Michael Foster : « La doctrine chrétienne de la création et les origines de la science moderne », publiés dans le journal philosophique résolument positiviste Mind, en 1934. Il a fallu attendre que les penseurs chrétiens médiévaux de la fin Moyen Age se distancent de l’idée Platonicienne que la création était une manifestation imparfaite d’idées éternelles et parfaites conçues dans l’esprit d’un Dieu transcendant pour commencer à apprécier la contingence de la création, et donc la nécessité d’en faire l’investigation empirique, non pas en termes de ce qu’un Créateur rationnel devrait faire, mais en termes de ce qu’un Dieu personnel, aimant et Tout puissant a décidé de faire. Ce n’est donc pas par accident que, pour le meilleur et pour le pire, la science est une plante qui s’est d’abord élevée dans un terrain chrétien.
Troisièmement, la langage d’opposition implique qu’il y aurait deux types de connaissance : « la connaissance religieuse », établies sur les émotions et le principe d’autorité, et la connaissance scientifique, établie par l’expérience et le test empirique. Si cela était vraie, ce serait véritablement une situation désastreuse, culturellement et personnellement, parce que cela condamnerait les personnes « religieuses » à vivre une pseudo-réalité construite à partir de dogmes et de pensées fantaisistes, et les personnes « scientifiques » à vivre dans un monde sans signification, un monde de « faits » sans émotion, un monde que chacun devrait donc se représenter à soi-même. Mais bien entendu, ni les personnes « religieuses », ni les « scientifiques » ne vivent dans une telle réalité. Nous vivons dans un seul monde, que nous connaissons en partie par autorité, et en partie par l’expérience. Pourtant sa pleine signification nous échappe toujours un peu, et nous conduit ainsi aux activités typiquement humaines telles que l’art, les sciences ou l’adoration.
Ces quelques réflexions à propos des relations entre la science et la foi projettent quelques lumières à la fois sur les derniers articles écrits par Denis Alexander (publiés sur ce site et sur le site BioLogos) sur les problèmes théologiques soulevés par une réflexion scientifique à propos d’ « Adam », et sur quelques réponses caustiques fournies par Jerry Coyne et Eric MacDonald sur leur blogs respectifs, écrivant au nom de « la science » contre ce qu’ils perçoivent comme étant des excès de la « religion ». (Note du traducteur : Jerry Coyne est un biologiste américain athée militant, auteur du livre récent Why evolution is true ? qui contient d’ailleurs d’excellents arguments scientifiques montrant l’évolution)
Résumé de la pensée de Denis Alexander par Loren Wilkinson :
Alexander, un chercheur expérimenté avec une longue carrière en immunologie, commence par souligner l’utilité des « modèles » en science, montrant en particulier que dans des périodes fructueuses en découvertes, il est fréquent que deux ou plusieurs modèles existent côte à côte dans une certaine tension, pour nous aider à interpréter les données. Il propose ensuite deux modèles afin de résoudre la tension apparente entre l’histoire biblique, qui parle de l’importance religieuse d’un couple, Adam et Eve en tant que géniteurs de toute l’humanité, et les preuves scientifique récentes qui montrent que l’humanité est issue d’un processus évolutif, et que nous ne pouvons pas identifier un couple, ancêtre de tous les humains. Le premier de ces modèles est intitulé « le modèle qui raconte une nouvelle fois » : les premiers chapitres de la Genèse y sont vus comme la compilation, sous la direction divine, de l’histoire de l’humanité primitive dans un mythe riche et subtil qui comprend tout ce que nous avons besoin de savoir à propos des humains et de leur relation avec Dieu, entre eux, et avec la terre. L’autre modèle, qu’Alexander appelle le modèle de « l’Homo divinus » est plus complexe et plus problématique : il suggère que Dieu a choisi deux personnes parmi une population néolithique d’hommes anatomiquement modernes, pour entrer en communion personnelle avec leur Créateur ; ces deux personnes ont été les Adam et Eve historiques, les premiers humains à porter « l’image de Dieu » et donc le commencement de l’histoire biblique du péché et de la rédemption qui culmine en Jésus, le second Adam.
Ces deux modèles nous permettent selon Alexander de faire face à deux séries de données : la condition humaine décrite en Genèse 1-3, et les données scientifiques à propos des origines de l’homme émergeant de l’analyse génétique (à propos de laquelle Alexander donne des détails précis). Pourtant, bien qu’Alexander affirme qu’il y a de la place pour ces deux modèles dans la vocation de la fondation BioLogos d’ « intégrer la science et la foi chrétienne », le modèle de l’Homo divinus a sa préférence.
Les critiques de Coyne et MacDonald
Coyne et MacDonald sont critiques à propos des articles d’Alexander pour plusieurs raisons, et certaines d’entre elles sont je le crois assez légitimes. Pourtant, le ton méprisant et plein de dérision qu’ils emploient diminuent leur valeur. Ces deux auteurs écrivent avec ce style si typique et si confus (caractéristique à la fois des a-thées et des fondamentalistes religieux) qui s’exprime à chaque fois que l’on part du principe que la seule relation possible entre la science et la foi est celle de l’opposition. Le fait d’ignorer cette unité profonde empêche ces critiques de voir le but principal d’Alexander, celui d’unifier tout ce que nous pouvons connaître en tant qu’êtres humains et de les mettre en cohérence. Ainsi, ils prennent souvent pour cible la timide tentative d’Alexander de soutenir le modèle de l’Homo divinus, et leurs deux articles sont parsemés de mots tels que « obsédés », « ridicule », “####”, « sans fondement », « risible », « simpliste » et « embarrassant ». Un tel langage n’est pas très prometteur en ce qui concerne la possibilité d’un dialogue et d’un apprentissage réciproque.
Leur argument le plus valide à mon point de vue, est de s’interroger sur la raison pour laquelle, alors qu’Alexander propose un modèle plus performant – “qui raconte une nouvelle fois” relatant l’histoire primitive des hommes comme si c’était celle d’un couple- il dépense tant d’énergie pour en défendre un plus problématique. Parce qu’il y a en effet de réelles difficultés avec le modèle de l’Homo divinus qu’Alexander défend (de façon très molle). Il est en effet très étrange d’avoir une population humaine comprenant beaucoup d’individus, dont deux seulement portent l’image de Dieu ; comment leur relation avec Dieu, entière ou brisée, pourrait être communiquée au reste de l’humanité ? Plus sérieusement il me semble, le choix de ces deux personnes seulement, au-dessus des autres, place des racines de l’histoire humaine sous les auspices de l’arbitraire divin qui rend certaines versions de la « prédestination » si difficile à accepter.
La raison principale pour laquelle Alexander préfère le modèle de l’Homo divinus est que contrairement aux preuves claires de l’anthropologie et de la génétique nous montrant que les premiers humains sont apparus en Afrique, l’histoire biblique semble se dérouler au Moyen Orient. Pourtant, comme MacDonald le souligne, la fil narratif réel de l’histoire biblique, dans lequel les lieux et les personnes sont importantes, ne commence pas avant la fin de Genèse 11, avec l’appel d’Abraham. L’histoire biblique nous parle bien davantage des descendants historiques d’Abraham et de Sarah que des descendants d’Adam et Eve historiques, et Alexander (comme beaucoup avant lui) se place lui-même dans bien des difficultés en essayant d’identifier un lieu historique et une époque pour situer les premiers épisodes de la Genèse. Plusieurs indices contenus dans Genèse 1-3 pointent vers le fait qu’il s’agit d’un type de littérature bien différent que le récit qui commence avec l’histoire d’Abraham- le plus évident, comme Alexander le souligne, est le nom « Adam »- qui n’est pas seulement un nom générique pour l’humanité, mais aussi un jeu de mot très significatif sur le mot hébreux voulant dire sol ou poussière : c’est-à-dire Adam tiré de l’Adamah (« humain de l’humus »), soulignant dés le début de l’histoire humaine le rôle d’intendant de la terre joué par l’homme. Le nom d’Eve également, « mère de tous les vivants » nous crie qu’il faut la voir comme un symbole.
Nul besoin d’être théologiquement « libéral» (comme Coyne et MacDonald le suggèrent tous deux) pour reconnaître que Genèse 1-11 n’est pas un récit historique au sens habituel de ce mot. Par exemple, le livre récent de John Walton, un spécialiste de la religion du proche orient ancien qui enseigne au Wheaton College (pas vraiment une institution « libérale ») The Lost World of Genesis One, soutient de façon persuasive que Genèse 1 traite entièrement des fonctions (comment le cosmos fonctionne) dans des termes scientifiques disponibles à l’époque. Il écrit :
La lecture la plus respectueuse que nous pouvons faire de ce texte, la lecture la plus fidèle face à ce texte- et la compréhension la plus « littérale », si vous voulez- est celle qui nous vient de leur monde, pas du notre.
D’un certain côté, une telle compréhension élimine toute possibilité de tension entre la « science » et le texte biblique. Il n’y est pas question de science ; ou pour être plus précis, ces écrivains anciens utilisaient la science à leur disposition pour parler des choses qu’ils considéraient comme bien plus importantes : le cosmos a-t-il une finalité ? Quelle est-elle ? Comment sommes nous reliés au cosmos, à son créateur, à nos compagnons les hommes ? Les réponses à ces questions nous fournissent une « série de données » très importantes ; mais pour des questions comme celles concernant l’âge et les origines physiques de la terre, ou de l’humanité, nous utilisons les données que nous fournit la meilleure science dont nous disposons. Comme Alexander le souligne depuis le début, ce serait une erreur de regarder à ces deux types de données comme n’ayant aucun lien entre eux. C’est pourquoi nous avons besoin de « modèles » pour explorer la façon dont ils pourraient être liés.
Coyne et MacDonald trouvent que le modèle de l’Homo divinus est inadéquat, c’est aussi mon cas. Pourtant, contrairement à eux, je crois que le travail d’Alexander est très important. Si un modèle plus performant est disponible, pourquoi soutient-il celui là de façon très précautionneuse ? Coyne suggère la vraie raison : Alexander parle à un groupe de personne qui apprend lentement, précautionneusement, à réconcilier le monde de la science et celui de la foi, qui apprend comment aller au-delà de la métaphore de la « guerre » qui semble toujours animer la pensée de Coyne et de MacDonald. C’est un processus douloureux. L’un de mes collègues par exemple, un spécialiste de la Bible expérimenté et très reconnu dans le monde évangélique, vient d’être renvoyé d’une école où il intervenait épisodiquement pour avoir suggéré, doucement, l’idée discutée plus haut, que Genèse 1-11 est un genre littéraire très différent du reste du livre, et donc ne pouvait être qualifié « d’historique » avec les mêmes critères. Le changement s’effectue lentement lorsque certaines croyances sont profondément enracinées, et Denis Alexander peut être remercié pour sa tentative, même si nous la jugeons par moment erronée, de persuader un groupe de chrétiens que le christianisme et la science peuvent en effet s’entendre, et que cela nous aide à vivre dans un seul monde et pas deux.
Ceci ne semble pas être le cas pour Coyne et MacDonald; quelqu’en soit la raison, ils semblent croire que beaucoup des composantes essentielles de l’humanité- la passion, la croyance, l’engagement- sont inutiles à la connaissance, qu’ils semblent considérer comme étant une accumulation graduelle de faits impersonnels. Ils sont donc contraints à voir le travail de la fondation BioLogos (et de beaucoup d’hommes réfléchis)- l’essai de vivre dans un monde et pas deux- comme futile.
La création évolutive (7) : une relation complémentaire entre science et foi
Denis O. Lamoureux est professeur assistant de science et de religion à l’Université d’Alberta. Sa nomination à ce poste est le premier cas de titularisation dans cette discipline au Canada. Il détient trois thèses d’état (dentisterie, théologie et biologie). Lamoureux soutient que, si les limites du christianisme évangélique et de la biologie évolutive sont respectées, alors les relations qu’elles entretiennent sont non seulement complémentaires mais aussi nécessaires. Il est membre du conseil de direction de l’American Scientific Affiliation du Canada et membre de l’ASA (American Scientific Affiliation).
Nous proposons une relation mutuellement exclusive mais pourtant complémentaire entre la science et l’Ecriture. Dieu se révèle à la fois dans la nature et dans la Bible, dans le respect de chacun de ces modes de révélation. La science découvre comment le Créateur a fait le monde, alors que les Écritures nous donne l’ultime signification de la création. Ensemble, ces révélations de la Parole et des œuvres de Dieu se complètent l’une l’autre en fournissant une vue complète des origines.
Nous pensons que Dieu a créé l’univers tout entier et toute forme de vie, y compris les êtres humains, par un processus évolutif planifié et constamment soutenu. La Bible n’est pas un livre de science, le but de l’Ecriture étant de nous révéler le Seigneur et sa volonté. La science dans la Parole de Dieu typifie la « science de l’époque » où les auteurs bibliques écrivaient sous l’inspiration du Saint-Esprit. Cette science « ancienne » est un moyen utilisé par Dieu pour transmettre aussi efficacement que possible Ses vérités d’ordre spirituel aux hommes et aux femmes. De plus, le Créateur a prévu que la science serait le moyen par lequel nous comprendrions l’aspect physique de sa création. Ainsi, la méthode de création peut être l’objet de découvertes scientifiques mais n’est pas contenue dans les premiers chapitres des Écritures. Il existe une surabondance de preuves cosmologiques, géologiques et biologiques de l’évolution. Ainsi, nous reconnaissons que la Parole de Dieu et ses œuvres ont un caractère radicalement différent même si complémentaire. L’Écriture et la science nous permettent ainsi d’affirmer que cet Univers qui a évolué depuis dix à quinze milliards est « très bon ». Plus fondamentalement encore, nous sommes issus d’une forme plus primitive de vie pour être les seules créatures portant l’image du Créateur, mais nous sommes tombés dans le péché.
Les deux livres de Dieu dans une relation complémentaireTrois caractéristiques nous distinguent des autres positions sur les origines de l’Univers et de la Vie : (1) nous croyons en un Créateur personnel et pensons que l’évolution est la méthode du Créateur, (2) nous croyons aux fondements d’un christianisme « évangélique » et pensons que la science courante fait des découvertes valides, (3) enfin nous rejetons la notion de « Dieu qui comble les trous de notre ignorance scientifique » (« God-of-the-Gaps »).
Nous croyons en un Créateur qui s’implique personnellement dans la vie des hommes et des femmes et pensons qu’Il les a créé par un processus évolutif. Cette position n’est peut-être pas si fréquente aujourd’hui. Cet aveuglement conceptuel n’est que le reflet de la dichotomie créée par le débat « création versus évolution » dans l’esprit de beaucoup dans la société contemporaine. De nombreux croyants considèrent d’une part que le Dieu personnel révélé par la Bible n’agit que de manière miraculeuse dans la création de l’humanité et dans ses relations personnelles avec elle. D’autre part, l’évolution est vue comme un processus naturel autosuffisant, libre de toute action divine, parce qu’aucun Dieu n’existe. Pourtant, le Créateur existe bien et il travaille subtilement au travers de ces processus naturels qu’Il a ordonné et qu’Il continue de soutenir. En particulier, Dieu n’est pas limité à une seule méthode de création. Il y a différents types d’action divine. Pour ce qui concerne les origines et la marche du monde, nous pensons que Dieu agit de manière providentielle. Le Seigneur réserve les signes et les prodiges dans ses relations personnelles avec les femmes et les hommes.
La foi chrétienne évangélique et les principes de base de l’évolution scientifique sont ainsi réconciliés. Nous plaçons notre foi dans la Sainte Trinité, tenons au mystère central du Christianisme : l’incarnation du Fils de Dieu, la résurrection corporelle du Christ d’entre les morts et nous attendons la Vie éternelle avec le Seigneur. Le Créateur a conçu et Il soutient des mécanismes et des processus naturels. La régularité de la manifestation des lois physiques n’est pas seulement ce qui permet l’investigation scientifique dans le monde aujourd’hui, mais c’est aussi « remonter le temps » pour découvrir la méthode de création du monde. Dieu n’est pas trompeur. Il a plutôt donné à l’humanité la possibilité de découvrir la structure, le fonctionnement et l’assemblage de la nature. La cosmologie, la géologie et la biologie sont fondées sur la fidélité de Dieu vis-à-vis de sa création et de ses créatures particulières que nous sommes.
Enfin, nous rejetons la notion de « Dieu qui comble les trous de notre ignorance » (« God-of-the-Gaps »). Au lieu de craindre qu’à chaque découverte scientifique, une explication rationnelle ne vienne expliquer un phénomène que nous attribuions à une intervention divine surnaturelle, nous accueillons favorablement toute découverte scientifique nouvelle qui vient combler les lacunes de notre connaissance et les considérons comme des déclarations de la gloire divine. Ainsi, les progrès de la science nous permettent d’apprécier encore davantage la beauté, la majesté et la rationalité inscrites par Dieu dans la création. Considérons par exemple la cosmologie du Big-Bang. Alors que la recherche a progressé sur la base du principe scientifique, que les processus naturels sont réguliers et non modifiés, la connaissance en physique a abouti à une série de lois complexes et élégantes qui décrivent l’évolution du cosmos. De plus, si l’une des constantes physiques ou si les conditions dans l’univers primitif avaient été tant soit peu différentes, le cosmos n’aurait alors pas pu évoluer. Ainsi de nombreux physiciens éminents ont parlé du « réglage minutieux » de l’Univers et pour certains c’est le signe d’un « Concepteur minutieux ». De même, alors que la biologie progresse, nous pensons que les « réglages minutieux » permettant l’évolution de la Vie seront mis en évidence. Ainsi, plutôt que de chercher des « trous » dans la nature, pour lesquels Dieu serait intervenu dans la création d’organismes vivants, nous pensons que Dieu manifeste sa gloire dans le robuste continuum de vie, depuis les premières cellules jusqu’à l’homme. Notre foi est renforcée à chaque nouvelle découverte dans l’évolution biologique, parce que chaque nouvelle découverte déclare la gloire et la fidélité de Dieu envers sa création vivante.
L’argument le plus irrésistible est que nous acceptons pleinement la révélation biblique et la science moderne en respectant leurs forces et leurs limites respectives. Le but premier du Christianisme est de réconcilier les hommes et les femmes avec Dieu grâce au sacrifice de son Fils sur la croix. La puissance de la foi chrétienne est démontrée tout au long de l’histoire dans les vies et les communautés transformées par une relation personnelle avec Jésus. Le but de la science est de découvrir la structure et le fonctionnement du monde physique. Les fruits de la méthode scientifique ont un impact dans la vie quotidienne de chacun. La plupart du temps, la religion et la science fonctionnent dans leur domaine respectif. Le conflit ne peut donc caractériser leur relation. Bien entendu, certains problèmes concernent à la fois la religion et la science, la beauté et la complexité de l’Univers, indiquent par exemple l’existence d’un Concepteur. Une expérience religieuse personnelle avec le Christ et une progression de la compréhension du monde physique nous permettent d’acquérir une vision complète du monde.
En conclusion, notre vision des origines va au-delà du débat « création versus évolution » pour offrir une relation saine entre science et religion. Nous reconnaissons que la clé pour développer une vision chrétienne des origines est de comprendre la relation entre la science et l’Ecriture. Les difficultés passées pour que l’Église fasse le lien entre la Bible et l’astronomie de Galilée fournissent des leçons de valeur aux chrétiens luttant avec le récit biblique de la création et les sciences de l’évolution. En nous inspirant du fameux aphorisme né de la controverse au XVIIe siècle : « L’intention du Saint-Esprit est de nous enseigner comment on va au ciel et non comment va le ciel. », nous écrivons donc que :
Le but de la Bible est de nous enseigner que Dieu est le Créateur, mais pas comment le Père, le Fils et le Saint-Esprit ont créé.Les réflexions théologiques de Darwin : Darwin est-il le père de l’athéisme ? (1)

Denis O. Lamoureux est professeur à l’Université d’Alberta. Il détient trois thèses d’état (dentisterie, théologie et biologie). Lamoureux soutient que, si les limites du christianisme évangélique et de la biologie évolutive sont respectées, alors les relations qu’elles entretiennent sont non seulement complémentaires mais aussi nécessaires. Il est membre du conseil de direction de l’American Scientific Affiliation du Canada et membre de l’ASA (American Scientific Affiliation).
De manière regrettable, les athées mais aussi de nombreux chrétiens évangéliques ont dressé un portrait sombre et sinistre des implications religieuses de la théorie darwinienne de l’évolution. Cela a conduit à un mythe culturel qui fait de Darwin l’un des apôtres modernes de l’athéisme. Pourtant, les écrits historiques originaux révèlent que Darwin a eu des réflexions théologiques complexes tout au long de sa carrière. Il a ainsi réfléchi aux thèmes religieux de la conception intelligente de la nature, du problème de la douleur et de la souveraineté de Dieu sur le monde. Les réflexions théologiques de Charles Darwin sont précieuses pour comprendre les défis que l’évolution biologique présente à la foi chrétienne.
Dans son célèbre best-seller L’horloger aveugle (1986), l’inimitable Richard Dawkins écrit : « Je ne pourrais pas imaginer être un athée avant 1859, lorsque Darwin a fait publier L’origine des espèces. […] Darwin a rendu possible le fait d’être un athée intellectuellement comblé. »1 Aujourd’hui, les sceptiques et beaucoup de chrétiens évangéliques rejoignent le point de vue de Dawkins en affirmant que le père de la théorie de l’évolution biologique est aussi le père de l’athéisme moderne.2 Toutefois, est-ce vraiment le cas ? Le fait d’associer Darwin et athéisme ne serait-il pas plutôt un mythe culturel populaire, aujourd’hui largement répandu dans notre société ?
Cette série de 7 articles résume les principales croyances religieuses de Charles Darwin et met en lumière, à travers les écrits historiques originaux, ses réflexions théologiques sur sa théorie de l’évolution. Non seulement Darwin apporta à la science une compréhension théorique brillante des origines de la vie mais, à la surprise de beaucoup, ses pensées concernant les implications religieuses de sa théorie sont profondes et apportent un éclairage précieux à la théologie.
Les premières années (1809-1831)
Charles Darwin naît le 12 février 1809 et grandit en Angleterre dans un environnement confortable, au milieu de diverses croyances religieuses et philosophiques.3 Son père Robert, médecin, est un « libre penseur en matière d’affaires religieuses » et n’est, au mieux, anglican « que de nom ».4 La mère de Darwin, Susannah, est issue d’une famille unitarienne fervente et amène ses enfants à l’église. Malheureusement, elle meurt alors que Darwin n’a que huit ans. Ses grandes sœurs contribuent ensuite largement à son éducation et l’amènent à l’église anglicane.5 Darwin effectue sa scolarité dans une école anglicane et, dans son autobiographie, il fera référence à ses croyances religieuses d’alors, qui sont typiques de celles d’un enfant :
« Je me rappelle que, durant mes premières années d’école [1818-1825], je devais souvent courir très vite pour arriver à l’heure et que je pouvais en général compter sur mes capacités à courir lestement. Mais quand, dans le doute, je priais sincèrement Dieu pour qu’Il m’aide, je me rappelle très bien que j’attribuais mon succès à mes prières plutôt qu’à ma course rapide, et j’étais impressionné de la manière dont Dieu m’avait aidé. »6
Au cours de son adolescence, Darwin lit le livre de son grand-père Erasmus, Zoonomia ou Laws of Organic Life (1794-1796), qui présente un Dieu impersonnel créant la vie à travers un processus évolutif.7 Darwin écrit plus tard que, sur le moment, la lecture de ce livre n’a eu que peu d’effet sur lui, mais il reconnaît qu’elle a ouvert la voie à une sérieuse réflexion sur les origines de la vie.
Après avoir renoncé à ses études de médecine à Edimbourg, Darwin entre en 1828 au Christ College de Cambridge pour étudier la théologie. Son père soulignera que Darwin a fait ce choix pour des raisons plus pratiques que religieuses. Le père de Darwin reconnaît que son fils manque d’orientation et que, par ce choix, il pourra au moins recevoir une éducation qui sied à un jeune gentleman britannique. Apparemment, Charles n’a pas une foi passionnée à ce moment-là, même s’il écrira : « A cette époque, je ne doutais pas le moins du monde de la vérité littérale stricte de chaque mot de la Bible. »8 Darwin achève ses études de théologie en 1831, mais décide de ne pas entrer dans les ordres. Cependant, son éducation à Cambridge lui donne un but. Il tombe amoureux de la science. Sa vision des origines de la vie est typiquement celle du début du XIXème siècle. Il reconnait que la Terre est vieille même si, à cette époque, on explique encore en géologie de nombreux aspects de la surface terrestre (par exemple les lits de gravier, les blocs erratiques, etc.) par des inondations catastrophiques. Darwin est également un partisan du créationnisme progressif9 : il croit que les espèces sont immuables et il maintient que Dieu est intervenu directement pour créer la vie, à différents moments des temps géologiques.
La vision de la nature de Darwin est plus précisément imprégnée de l’œuvre du théologien naturaliste britannique William Paley. Les livres de Paley Evidences of Christianity (Les preuves du Christianisme, 1794) et Natural Theology (Théologie naturelle, 1802) sont des lectures obligatoires à Cambridge au début du XIXème siècle, et Darwin confessera que l’étude attentive de ces travaux a été la seule partie de son cursus académique qui s’est révélée de quelque utilité pour l’éducation de son esprit. Bien connu pour son argument de l’horloger10, Paley soutient que l’univers présente les caractéristiques suivantes : (1) L’expression d’une conception intelligente11 – la beauté, la complexité et le fonctionnalité de la nature ont pour signification ultime de refléter l’esprit du Créateur ; (2) L’adaptation parfaite – chaque détail et tout détail de la création est parfaitement adapté à sa fonction ; (3) La bienveillance – la création est très bonne. Avec un regard rétrospectif sur sa carrière, Darwin reconnaîtra en 1871 :
« Je ne me préoccupais pas à cette époque des prémisses de Paley ; m’y fiant d’emblée, j’étais charmé et convaincu par la longue chaîne de son argumentation […] Je n’étais pas capable d’aller contre la croyance que chaque espèce avait été créée pour un but ; et cela me fit tacitement supposer que chaque détail de structure, à l’exception des détails rudimentaires, avait un rôle particulier, même s’il n’est pas toujours connu. »12
Il est important d’insister sur le fait que la vision de la conception intelligente par Paley est statique et que les prémisses de Paley sont confondues en une seule notion, celle de la parfaite adaptabilité. Cela veut dire que chaque détail et tout détail de la création a été conçu dans un but précis, à l’exception des structures rudimentaires comme les glandes mammaires des mâles de mammifères. Par conséquent, cette vision des choses ne laisse aucune place à des structures ou à des créatures mal adaptées, en particulier celles qui évoluent, dans une création de Dieu bonne et parfaitement ordonnée.
Notes
1Richard Dawkins, The Blind Wathmaker (L’horloger aveugle) (Londres : Penguin Books, 1991), 5-6.
2Il est important de noter les deux types d’approche de Darwin dans les cercles évangéliques : l’une populaire, l’autre académique. La première associe sa théorie de l’évolution à l’athéisme. La seconde reconnaît qu’un modus vivendi existe entre la doctrine évangélique et la science darwinienne. Voyez à ce sujet David N. Livingstone, Darwin’s Forgotten Defenders: The Encounter Betwen Evangelical Theology and Evolutionary Thought (Grant Rapids : Eerdmans, 1987) et James R. Moore, The Post-Darwinian Controversies. A Study of the Protestant Struggle to Come to Terms with Darwin in Great Britain and America, 1870-1900. (Cambridge : University Press, 1979).
3Pour des revues historiques complètes sur Darwin, voyez Adrian Desmond et James R. Moore, Darwin (New York : Warner Books, 1991) ; Peter Bowler, Charles Darwin: The Man and His Influence (Cambridge : University Press, 1990) ; et Michael Ruse, The Darwinian Revolution: Science Red in Tooth and Claw, 2d ed. (Chicago : University Press, 1999).
4Charles Darwin, The Life and Letters of Charles Darwin (La vie et les lettres de Charles Darwin), ed. Francis Darwin, 3 volumes (Londres : John Murray, 1888), II:178. Référence citée ci-après LLD.
5Charles Darwin, The Autobiography of Charles Darwin (L’Autobiographie de Charles Darwin), 1809–1882, ed. Nora Barlow (Londres : Collins, 1958), 22. Cette référence est citée ci-après ACD.
6ACD, 25.
7ACD, 49.
8ACD, 57.
9Le mot « créationnisme » comporte diverses nuances qu’il convient de définir. Le Créationnisme de la Jeune Terre est un mouvement populaire du mouvement créationniste. Il rejette les sciences modernes traitant des origines et suggère que le monde a été créé en six jours de 24 heures, il y a moins de 10 000 ans, et que toutes les strates géologiques sont le résultat du déluge de Noé. Le Créationnisme progressif (ou Créationnisme de la Vieille Terre) accepte l’âge reculé de la Terre (4,6 milliards d’années), mais rejette l’évolution biologique tout en maintenant que Dieu créa la vie en plusieurs étapes au cours des temps géologiques. La Création évolutive (ou Évolution théiste) soutient que le Dieu personnel de la Bible créa l’univers et la vie à travers un processus évolutif ordonné et soutenu. L’Évolution déiste met en avant un Dieu impersonnel qui lança le processus évolutif, mais qui depuis n’intervient plus dans l’univers. L’Évolutionnisme non téléologique (ou Évolutionnisme athée) correspond à la position la plus populaire. Il rejette l’existence de Dieu, croît que l’évolution de l’univers s’est faite par hasard, et que ce dernier est le fruit d’une nécessité irrationnelle. Pour une introduction du débat concernant les origines et de ces différentes positions, voyez mon cours audio « Beyond the ‘Evolution’ vs ‘Creation’ Debate » (« Au-delà du débat ‘Création’ vs ‘Évolution’ ») à l’adresse suivante : www.ualberta.ca/~dlamoure/beyond.html. Voyez également mon article sur la création évolutive à l’adresse suivante : www.ualberta.ca/~dlamoure/3EvoCr.htm.
10En résumé, Paley avançait que si une montre est trouvée dans un pré, il est alors logique de proposer l’existence d’un horloger. Il en va de même pour la nature. La complexité, l’ingéniosité et le dessein visibles dans le monde témoignent d’un Créateur qui créa dans un but précis. Voyez William Paley, Natural Theology (Théologie naturelle) in Robert Lynam, ed., The Works of William Paley (Les travaux de William Paley), 6 volumes (Edimbourg : Baynes and Son, 1825), IV:1–12.
11La notion de « dessein intelligent » ou de « conception intelligente » a été l’objet de beaucoup d’attention ces dernières années à cause du Mouvement de l’Intelligent Design. Cependant, il est important de distinguer l’interprétation moderne fournie par le Mouvement de l’Intelligent Design à la compréhension traditionnelle du dessein. Pour les théoriciens de l’Intelligent Design comme Philip Johnson, Michael Behe et William Demski, le dessein est associé à des structures biologiques (appelées « complexes irréductibles » ou « informations complexes et spécifiées ») qui, ayant été créées pour un but, ne peuvent évoluer par des processus naturels. Cependant, la conception traditionnelle du dessein insiste sur la beauté, la complexité et la fonctionnalité de la nature, et ne considère pas les mécanismes par lesquels ces caractéristiques de la nature sont apparues. Le point de vue historique du dessein reconnaît simplement que le monde agit de manière puissante sur nos esprits et qu’il fait naître en chacun de nous la croyance qu’il reflète l’esprit d’un Être Intelligent.
12ACD, 59 ; et Charles Darwin, The Descent of Man and Selection in Relation to Sex (La filiation de l’Homme et la sélection liée au sexe), nouvelle édition, revue & augmentée (New York : D. Appleton, 1886), 61. Mes italiques.
La création évolutive (2) : L’analogie embriologie-évolution

Afin d’expliquer cette position concernant les origines, faisons une comparaison entre le développement du fœtus humain dans le sein maternel et l’évolution de l’univers et de la vie. Soulignons que l’action de Dieu qui façonne chaque être individuellement est comparable à son activité créatrice pour l’Univers entier. Nous pouvons faire quatre comparaisons instructives :
- Le développement humain et l’évolution du monde sont des processus « téléologiques » (avec un but) naturels décrétés par Dieu. A la conception, l’ADN contenu dans un ovule fécondé est parfaitement équipé avec l’information permettant le développement de l’être humain pendant les neuf mois de grossesse. De la même façon, le plan et la capacité d’évolution de l’univers et de la vie pendant dix à quinze milliards d’années était contenu dans les lois qui régissent le cosmos depuis le Big-bang.
- Dieu manifeste son action envers chaque être humain de manière subtile et le monde entier est soumis à la providence divine. Aucun chrétien ne pense que Dieu est intervenu directement du ciel pour lui attacher une oreille, lui installer un œil, lui creuser un canal auditif, etc. Chacun comprend plutôt qu’il s’agit d’un processus naturel soutenu par Dieu tout au long de la grossesse. De même, nous pensons que Dieu n’a pas eu à intervenir directement dans la création du cosmos et de la vie. L’évolution est un processus ininterrompu soutenu par le Créateur au cours du temps.
- Le développement de l’homme dans le microcosme maternel et son évolution dans le macrocosme du monde fournissent une révélation naturelle voulue par le Créateur. Comme le psalmiste le dit : « C’est toi qui as formé mes reins, qui m’as tissé dans le sein de ma mère. Je te loue de ce que je suis une créature si merveilleuse. Tes œuvres sont admirables, et mon âme le reconnaît bien. » (Psaumes 139:13-14) Ainsi donc, nous considérons que l’évolution est un processus de « tissage » qui produit un univers « merveilleux ». En effet, le Big-bang « raconte la gloire de Dieu » et l’évolution « manifeste l’œuvre de ses mains. » (Psaumes 19:1)
- Le développement et les processus évolutifs sont associés à des mystères de nature spirituelle. Les humains sont distincts du reste de la création parce que eux seuls portent l’image de Dieu et qu’ils sont pécheurs. Au cours de l’histoire, les chrétiens ont débattu pour déterminer quand, où et comment ces réalités spirituelles se manifestent dans chaque individu. Pourtant, l’histoire de l’Église nous montre que les croyants ne sont pas parvenus à un consensus à propos de ces questions, indiquant par là que ces problèmes sont au-delà de la compréhension humaine. Autrement dit, ce sont des mystères. De même, la manifestation de l’image de Dieu dans l’homme et l’entrée du péché au cours de l’évolution sont aussi des mystères. Nous tenons fermement à ces réalités spirituelles, mais admettons que l’homme n’a pas la capacité de comprendre pleinement ses origines.