Articles avec le tag ‘Evolutionary Creation’
La rédaction des onze premiers chapitres de la Genèse
Denis O. Lamoureux est professeur de science et de religion à l’Université d’Alberta. Sa nomination à ce poste est le premier cas de titularisation dans cette discipline au Canada. Il détient trois thèses d’état (dentisterie, théologie et biologie). Lamoureux soutient que, si les limites du christianisme évangélique et de la biologie évolutive sont respectées, alors les relations qu’elles entretiennent sont non seulement complémentaires mais aussi nécessaires. Il est membre du conseil de direction de l’American Scientific Affiliation du Canada et membre de l’ASA (American Scientific Affiliation).
Denis Lamoureux
Ceci est un extrait de Evolutionary Creation aux éditions Wipf and Stock
L’origine de Genèse 1-11
Les récits mésopotamiens et égyptiens des origines précèdent Genèse 1-11 de plusieurs siècles. Il n’est pas possible de déterminer exactement quand les motifs dans ces récits païens ont été conçus.
On peut distinguer les motifs majeurs
- La création De Novo des organismes vivants, créés complètement et instantanément par les divinités.
- L’âge idyllique perdu dans lequel les hommes vivaient sans la dure réalité de la nature.
- Le grand déluge qui a dévasté l’humanité et laissé un très petit nombre de survivants.
Des motifs mineurs
- Un état chaotique avant la création dominé par les eaux
- La grande longévité des hommes avant le déluge
- La mission de reconnaissance des oiseaux après le déluge
- Les chérubins…
Certains de ces motifs sont incontestablement nés dans les traditions orales très tôt et ont été mis par écrit après l’invention de l’écriture en Mésopotamie et en Egypte vers 3000 avant J.C. Les écrits de ces deux civilisations nous révèlent que ces motifs étaient bien établis dans tout le Proche Orient vers 1500 avant J.C. En d’autres termes, les concepts tels que la création De Novo, l’âge idyllique perdu, le grand déluge, etc., constituaient les paradigmes historiques de l’époque. Les similarités frappantes entre les motifs des origines mésopotamiens et égyptiens nous indiquent qu’Israël en a hérité de ses voisins. Il existe une série d’explications probables à propos de la façon dont ces motifs sont entrés dans la communauté des Hébreux, mais la détermination du processus exact est impossible. Israël a débuté en tant que peuple pré lettré et l’environnement oral a facilité la modification et le façonnement des motifs par ce peuple.
Abraham est venu d’Ur en Chaldée et a très certainement utilisé des motifs mésopotamiens des origines dans une tradition hébreux orale qui contenait une alliance avec un Créateur Saint. Moïse a été élevé au milieu de la royauté égyptienne et a été exposé à beaucoup de récits anciens des origines du Proche Orient. Etant lettré, il a peut-être mis par écrit l’une des sources de Genèse 1-11. Et comme Israël se situait géographiquement entre la Mésopotamie et L’Egypte, Il a très certainement été exposé aux motifs de ces deux grandes civilisations, parce qu’à cette époque, les voyages et les échanges étaient courants. Ainsi, les motifs dans les récits des origines étaient des catégories intellectuelles répandues dans tout le Proche orient ancien quand, sous la direction de l’Esprit Saint, la tradition orale derrière Genèse 1-11 a été conçue, plus tard mise par écrit, et enfin ces sources finalement compilées ensemble.
Reconnaître que les caractéristiques anciennes derrière Genèse 1-11 a une implication significative- les chrétiens doivent apprendre à respecter ceci quand ils lisent la Bible. C’est certain, c’est contre-intuitif. Pourtant, nous faisons déjà cela avec la révélation naturelle. Par exemple, y a-t-il des chrétiens qui n’ont pas expérimenté la puissance de révélation d’un coucher de soleil ? Bien sur, c’est naturel pour eux de voir le soleil « disparaître » derrière « l’horizon ». Mais quand ils s’arrêtent et y pensent, ils savent qu’il y a là derrière une réalité physique plus profonde qui n’est qu’incidente à cette révélation non verbale de Dieu dans la nature. Le « mouvement » du soleil n’est en réalité que le résultat de la rotation de la terre, et l’aspect « plat » de l’horizon n’est due qu’à la vision étroite, parce qu’ils ne peuvent pas voir que la terre est ronde. Pourtant, alors que les croyants regardent un coucher de soleil et expérimentent ce moment divin, beaucoup pensent-ils à la réalité astronomique sous-jacente ? La connaissance des faits scientifiques derrière le phénomène nuit-elle au fait que la révélation d’un coucher de soleil déclare la gloire de Dieu ? Non.
De même, il est naturel de lire Genèse 1-11 comme de l’histoire littérale. La plupart des chrétiens en ont fait autant au travers des âges, et ceci a révélé leur caractère et leur relation avec Dieu. Mais il y a des réalités conceptuelles plus profondes (traditions orales, épistémologie ancienne, motifs anciens, sources écrites) dans ces premiers chapitres de la Bible qui nous montrent que ces événements ne sont pas historiques au sens moderne du terme. Tout comme la connaissance astronomique moderne, les anciennes catégories de Genèse 1-11 ne changent en aucun cas le message de foi. Au lieu de cela, une plus grande appréciation du processus de révélation divine émerge, et ceci est analogue à la compréhension des mécanismes réglés précisément d’un coucher de soleil. Faire comprendre aux chrétiens modernes ces réalités conceptuelles anciennes sera comparable au moment où les croyants ont pris conscience de l’astronomie de Galilée. A cette époque, il était contre intuitif d’accepter que la terre tourne, et il en est de même aujourd’hui pour croire que Genèse 1-11 ne constitue pas un « DVD » des origines de l’homme. Pourtant, l’église du 17ème siècle a fini par digérer la science de Galilée, et les chrétiens du 21ème siècle finiront par saisir le fait que cette conception ancienne de l’histoire dans les premiers chapitres de l’Ecriture n’est que secondaire.
Et le péché originel dans tout ça? (2)
Nous reprenons notre exposition de la pensée de Denis Lamoureux à propos de quelques questions que beaucoup de chrétiens se posent concernant les conséquences du polygénisme :
« Il est certain que le polygénisme graduel est une notion dérangeante pour la plupart des chrétiens. Ceci suscite très souvent trois objections en ce qui concerne la compréhension de l’origine de l’homme. Toutes ces questions sont légitimes, mais ont toutes trois une réponse :
- Si Adam n’a jamais existé, alors il n’a pas péché et il n’était pas nécessaire que Jésus meure sur la croix.
Pour les partisans de la « création évolutive », le but central de Genèse 3 est de nous révéler que tous les hommes sont des pécheurs. C’est pourquoi tous ont besoin d’être rachetés par le sang de l’Agneau. Le péché est bien une réalité, même pour ceux qui sont convaincus du polygénisme graduel, et le péché est bien entré dans le monde au cours de l’évolution. Pourtant, cette entrée n’est pas due à un seul événement ponctuel de rébellion commis par un seul homme.
- Si nous ignorons exactement quand l’image de Dieu et le péché sont « entrés dans le monde », alors ces caractéristiques spirituelles n’existent pas.
Cette objection trouve une réponse dans l’analogie avec le développement embryologique de l’homme. Si nous ignorons quand exactement chacun d’entre nous commence à porter l’image de Dieu et quand nous devenons pécheurs, alors ces caractéristiques n’existent pas. Bien sûr, aucun chrétien ne peut être d’accord avec une telle affirmation. Le fait que la Bible ne nous révèle pas quand chacun d’entre nous commence à manifester ces caractéristiques spirituelles ne remet pas leur réalité en cause. Pour les chrétiens qui acceptent le polygénisme graduel, l’image de Dieu dans l’homme et son péché sont des principes non négociables de la foi chrétienne.
- Si les caractéristiques spirituelles humaines se sont développées pendant de nombreuses générations, alors la destinée éternelle des créatures « de transition » est problématique.
Déterminer la destinée éternelle de n’importe qui est la prérogative de Dieu, pas la notre. Le développement dans le sein maternel nous fournit là encore un éclairage intéressant. A peu près 50% des œufs fertilisés n’aboutiront pas à un enfant. Quel est donc leur statut éternel ? Voilà une autre bonne question, clairement dans le domaine du mystère. De même, la destinée éternelle de créatures disparues, dont certaines ont manifesté des comportements religieux modestes est au-delà de la compréhension humaine mais n’est pas un problème insurmontable pour ceux qui sont convaincus par le polygénisme graduel.
En respectant tout à la fois les limites de la science et celles de la Bible, nous pouvons avoir une approche cohérente des origines de la spécificité humaine. Libre de tout concordisme scientifique et historique dans notre lecture des récits inspirés de la création, nous n’avons pas besoin de considérer que l’image de Dieu et que le péché de l’homme sont apparus dans des événements historiques ponctuels. Ces caractéristiques sont au contraire apparues de manière mystérieuse et graduelle au cours de l’évolution de l’homme. Malgré nos limites intellectuelles pour comprendre pleinement leur entrée dans le monde, deux croyances fondamentales demeurent : nous sommes les seules créatures à l’image de Dieu, et nous sommes les seules à avoir besoin d’un Sauveur. »
Vous vous en doutez, tous les penseurs évangéliques ne sont pas d’accord avec cette façon de voir. C’est en particulier le cas de Tim Keller, célèbre pasteur à Manhattan qui accepte l’évolution, et a écrit à ce sujet un article paru sur le blog de la fondation BioLogos.
.
Voici quelques extraits significatifs.
« Certains diront : « Même si nous ne pensons pas qu’il y ait eu un Adam litéral, nous pouvons accepter les enseignements de Genèse 2 et de Romains 5, c’est-à-dire que tous les hommes ont péché et peuvent être sauvés au travers de Christ. Les enseignements de base sont intacts, même si nous n’acceptons pas l’historicité d’Adam et Eve. » Je pense que c’est trop simpliste.
[…]
Si vous ne croyez pas que la « chute » de l’humanité est un événement historique unique, quelle est l’alternative ? Vous pourrez suggérer que certains hommes ont commencé à s’éloigner de Dieu, en exerçant leur libre arbitre. Mais alors, comment le péché s’est-il répandu ? Simplement par un mauvais exemple ? Cela n’a jamais été l’enseignement Chrétien traditionnel de l’église de la doctrine du péché originel. Nous n’apprenons pas le péché des autres, nous héritons d’une nature pécheresse. Alan Jacobs, auteur du grand livre Le péché originel : une histoire culturelle, affirme que quiconque tient à la vue classique d’Augustin du péché originel doit croire que nous sommes « programmé » pour le péché ; nous n’avons pas simplement appris le péché au travers de mauvais exemples. Cette doctrine nous apprend aussi que cette situation ne faisait pas partie de notre nature initiale, mais que nous sommes tombés d’un état d’innoncence. Un autre problème surgit si vous rejetez l’historicité de la chute. Si certains hommes se sont éloignés de Dieu, pourquoi d’autres n’auraient-ils pas résisté et qu’ainsi certains groupes auraient été moins pécheurs que les autres ? Alan Jacobs insiste dans son livre pour affirmer que la condition égale de pécheurs de toute la race humaine est fondamentale dans la vision traditionnelle. »
J’ai apprécié le livre de Tim Keller, « La raison est pour Dieu », mais je dois reconnaître que les arguments qu’il avance ici, bien que très répandus ne me convainquent pas. La solution qu’il propose pose plus de problèmes qu’elle n’en résout véritablement. Nous auront l’occasion d’en reparler ! Stay tuned !
Et le « péché originel » dans tout ça? (1)
Bruno Synnott, pasteur évangélique québécois, développe en ce moment sur son blog ( le « Big Bad Bruno ») une série d’articles tous plus passionnants les uns que les autres à propos du péché originel, de la remise en question de la conception augustinienne traditionnelle.
Je suis toujours en pleine réflexion sur cette question et j’aimerais simplement vous faire partager les différentes sources dont certaines sont disponibles sur internet qui me donnent matière à réfléchir.
Dans un dernier article, Marc et Bruno Synnott discutent de la signification de l’arbre de vie de la Genèse. Lorenet Déborah Haarsma ont écrit un petit article résumant trois interprétations « traditionnelles » de l’arbre de vie. Pour être très franc, aucune de ces interprétations ne me convient tout à fait.
En lien sur ce blog, vous trouverez le blog de Steve Martin « un dialogue évangélique à propos de l’évolution. » Ce blog a été pour moi une mine de ressources. Steve Martin a publié une série de « e-books » accessibles à tous dans lesquels il a demandé à plusieurs théologiens et/ou scientifiques de débattre à propos de sujets délicats. L’un de ces e-book concerne le péché originel. Denis Lamoureux (biologiste et théologien évangélique), George Murphy (physicien et théologien luthérien), Terry Gray (scientifique investi dans l’American scientific affiliation) et David Congdon (théologien formé au Princeton theological Seminary) échangent leurs points de vue.
Voici ce que Denis Lamoureux écrit dans Evolutionary Creation concernant le péché originel
« Une approche du péché originel dans le contexte de la « création évolutive » soulève un certains nombre de questions. En particulier, le polygénisme graduel (l’humanité est issue d’une population et pas d’un couple unique) nous pousse à considérer à nouveau la doctrine traditionnelle du péché originel. Il faut ici souligner que la formulation des doctrines comporte un élément humain, et que celle-ci doit toujours être ouverte à une reformulation en fonction des progrès de la connaissance de l’Ecriture et de la science. De façon très significative, la catégorie « péché originel » ne se trouve pas dans la Bible.Cette doctrine a été formulée par Augustin (354-430) à une période où la création de novo (création miraculeuse directe d’Adam et Eve dans un état adulte) était la science de l’époque. Pendant la plus grande partie de son histoire, l’église a soutenu fermement sa compréhension du péché originel, mais aussi cette compréhension scientifique ancienne des origines. Il nous faut donc reconsidérer la doctrine d’Augustin maintenant que nous avons accès à une meilleure compréhension scientifique des débuts de l’humanité. Cette situation est comparable à la réinterprétation des passages faisant référence à une terre immobile. Cette réinterprétation a été consécutive au rejet du géocentrisme par les astronomes du dix septième siècle.
A la lumière de la découverte des origines évolutives de l’homme, nous proposons une nouvelle formulation de la notion de péché originel. Le premier point consiste à séparer le message spirituel de Genèse 3 –tous les hommes sont pécheurs- des motifs anciens sous jacents que sont la création de novo et la perte d’un âge passé idyllique. Il est évident que la conception d’Augustin du péché originel était intimement liée, sinon confondue, avec ces paradigmes historiques et scientifiques anciens. Deuxièmement, la création évolutive place la vérité du péché universel de l’homme dans un contexte scientifique moderne- l’évolution graduelle de l’humanité. Vue de cette façon, l’entrée du péché dans le monde n’a pas été un événement ponctuel commis par deux individus. Le péché originel s’est au contraire manifesté graduellement et mystérieusement au long des nombreuses générations qui ont conduit aux êtres humains par un processus évolutif graduel.
Il est certain que le polygénisme graduel est une notion dérangeante pour la plupart des chrétiens. Ceci suscite très souvent trois objections en ce qui concerne la compréhension de l’origine de l’homme. Toutes ces questions sont légitimes, mais ont toutes trois une réponse :
- Si Adam n’a jamais existé, alors il n’a pas péché et il n’était pas nécessaire que Jésus meure sur la croix.
- Si nous ignorons exactement quand l’image de Dieu et le péché sont « entrés dans le monde », alors ces caractéristiques spirituelles n’existent pas.
- Si les caractéristiques spirituelles humaines se sont développées pendant de nombreuses générations, alors la destinée éternelle des créatures « de transition » est problématique. »
Dans un prochain article, nous verrons les réponses données par Denis Lamoureux. Stay tuned !
La perspective de la création évolutive est-elle une forme de déisme ?

Denis Lamoureux est titulaire d’une thèse en biologie de l’évolution, d’une autre en théologie, et d’un diplôme de dentiste. Il est actuellement professeur en science et religion à l’université d’Alberta. Il est un des théologiens évangéliques les plus influents au sein de la American Scientific Affiliation qui regroupe plusieurs centaines de chercheurs en science de confession évangélique. Je vous encourage à aller sur son site personnel, où vous trouverez toute une série de diaporamas (avec le son !). Malheureusement, c’est en anglais. Il y présente en particulier le contenu de son ouvrage, Evolutionary Creation. Nous traduirons bientôt certains diaporamas pour le site www.scienceetfoi.com . Denis Lamoureux donne aussi des cours en ligne sur tous les sujets touchant les origines, la Bible et la science.
Un extrait de « Evolutionary Creation »
La perspective de la création évolutive est-elle une forme de déisme ?La critique la plus fréquente que les anti-évolutionnistes lancent à l’égard de la perspective de la création évolutive est que cette vision des origines est du déisme. Ils argumentent en disant que la création du monde au travers de processus exclusivement naturels et sans intervention directe de Dieu est typique de la croyance au dieu impersonnel des philosophes. De plus, ces critiques prétendent que si le Créateur n’est pas intervenu en dehors des lois naturelles à l’origine, alors il n’y a aucune raison de croire que Dieu intervient personnellement dans la vie des hommes et des femmes aujourd’hui. Ce sont en effet des préoccupations raisonnables. Pourtant, les partisans de la création évolutive rejettent vigoureusement la vision distante de Dieu du déisme.
Tout d’abord, ils reconnaissent à la fois que Dieu intervient directement dans la vie des hommes, mais aussi de façon providentielle. Les déistes, quant à eux ne croient pas que le créateur intervient dans le monde et dans la vie des gens. Deuxièmement, le dieu des philosophes ne fait que mettre en place l’évolution du cosmos à l’origine du monde, et puis il se retire, sans que l’univers ait besoin de son action, de son soutien et de son contrôle dans le passé ou le présent. Pour les partisans de la création évolutive, le Seigneur soutient la création à chaque instant de son existence, dans toutes ses opérations. Il est clair qu’un tel Dieu en relation personnelle avec les êtres humains et soutenant le monde physique n’est pas le créateur distant des déistes.
De plus, l’argument du « déisme » peut aussi être retourné contre les anti-évolutionnistes. Par exemple, aucun créationniste de la jeune terre ou progressif ne croient que Dieu créé les bébés par intervention directe. Dieu le fait d’une manière indirecte au travers d’un processus embryologique. Mais cela signifie-t-il que les chrétiens qui acceptent cette compréhension du développement humain sont des déistes ? Est-ce que le fait que l’on n’observe jamais que Dieu attache un nez, une oreille ou une jambe à un enfant in utero nous oblige à croire au dieu des philosophes ? Est-ce qu’un médecin chrétien est en dehors de la volonté de Dieu s’il croit que Dieu n’intervient pas de façon surnaturelle dans le cours normal du développement de l’embryon ? Un tel médecin est-il déiste ? Non, absolument pas. De la même façon, les chrétiens qui croient que Dieu a créé la vie au travers de processus naturels uniquement ne sont pas des déistes non plus.
Bien sur, il y a une grande différence entre la création du monde et celle des bébés. C’est le problème du concordisme scientifique (la supposition que Dieu a révélé dans la Bible des faits de nature scientifique des milliers d’années avant leur découverte par la science). Il n’est écrit nulle part dans la Bible : « Et Dieu dit, qu’il y ait un nez attaché au visage d’un bébé dans le sein maternel. » Il est pourtant écrit dans Genèse 1 et 2 que Dieu est intervenu de manière directe à l’origine du monde. C’est la raison pour laquelle les anti-évolutionnistes insistent sur le fait que Dieu est intervenu de façon spectaculaire à la création du monde. Pourtant, cette croyance dans des événements créatifs instantanés s’évapore si le concordisme scientifique n’est pas une caractéristique des Ecritures. Plus précisément, si le Saint Esprit a utilisé la compréhension ancienne des origines comme un véhicule pour révéler un message théologique divin dans les récits de la création, alors la Bible ne nous révèle pas comment Dieu s’y est vraiment pris pour créer l’univers et la vie.
L’accusation de déisme envers la perspective de la création évolutive tombe donc à plat. Le Dieu de la Bible est un Dieu personnel. Les partisans de la création évolutive sont des chrétiens qui défendent cette idée et celle d’un Dieu qui soutient sa création à chaque instant. Ces croyants jouissent d’une relation personnelle avec Dieu, bénéficient de son action providentielle et de ses interventions particulières. L’accusation de déisme de la part des anti-évolutionnistes repose en définitive sur l’hypothèse du concordisme scientifique dans la Bible.
Est-il légitime de soumettre l’interprétation de la Bible à la science ?
Cette question a été soulevée par Daniel ou Dan, qui est visiblement un créationniste de la jeune terre dans la discussion courtoise mais franche que nous avons eue à la suite de l’article à propos d’Adam et Eve, ancêtre ou pas de toute l’humanité.
Je le cite dans un de ses commentaires et je vous invite à remettre cette phrase dans son contexte en relisant notre discussion.
« De plus en appuyant votre épistémologie sur des hypothèses de datations, hypothèses sur l’évolution et des hypothèses qui mêlent histoire et biologie laissent entendre que vous soumettez vos conclusions théologiques et philosophiques au magistère de la science (et donc en ayant comme présupposé que la science est la norme par lequel la Bible est normée). »
Ainsi, selon Dan, je suis coupable d’amoindrir la portée du message biblique et son autorité parce que j’autorise les découvertes de la science à influencer l’interprétation de la Bible et des textes parlant de la création en particulier. Evidemment, la divergence que nous avons est directement liée à nos points de vue différents en ce qui concerne le concordisme scientifique. Pour Daniel, (qu’il me corrige si je l’ai mal compris), le récit de la création a été révélé par Dieu et il raconte des faits de nature historique (création en 7 jours il y a quelques milliers d’années). Pour les non concordistes (c’est mon cas), ce récit est inspiré en ce qui concerne le message spirituel qu’il contient, mais il est « emballé » dans les conceptions scientifiques anciennes de l’auteur inspiré (le firmament, les animaux qui se reproduisent « selon leur espèce »…). Pour ne pas produire de confusion, le Saint Esprit a permis que le message théologique divin s’exprime en des termes accessibles aux premiers auditeurs. Il est donc vrai que pour m’informer en ce qui concerne le quand et le comment de la création, je ne crois pas que la Bible fasse autorité, mais plutôt la science. Croyant que Dieu se révèle par la Bible mais aussi par l’étude de sa création, je ne pense pas qu’il faille en effet rejeter ce que nous avons découvert grâce aux facultés rationnelles que Dieu nous a données.
Pour aller plus loin je traduis ci-dessous un passage du monumental ouvrage de Denis Lamoureux : Evolutionary Creation (pp 160-161) dans lequel ce brillant théologien explique ceci bien mieux que je ne saurais l’exprimer (la mise en gras est de mon initiative).
La primauté de la science en matière d’herméneutique
« Que les chrétiens en soient conscients ou pas, la connaissance scientifique moderne joue un rôle significatif dans leur manière d’interpréter les passages bibliques à propos du monde naturel. Par exemple, ceux qui essaient d’expliquer le lever du soleil dans l’Ecriture à l’aide d’un langage « poétique » ou bien « phénoménologique » confirment ce que j’affirme de manière involontaire. C’est leur acceptation de l’astronomie moderne qui les dirige (ils projettent leurs conceptions sur le texte) pour affirmer que ces passages ont la même signification que celle que nous avons aujourd’hui lorsque nous parlons du « coucher » ou du « lever » du soleil. En fait, l’identification de la science ancienne dans la Bible requiert des connaissances scientifiques modernes. Il faut savoir que la terre tourne sur son axe tous les jours avant de reconnaître que les références aux mouvements du soleil dans le ciel sont de l’astronomie ancienne. Ainsi, une certaine connaissance de la nature est indispensable pour interpréter la Bible. Dit plus explicitement, la science a la primauté herméneutique par rapport à la Bible dans les passages parlant de la structure, du fonctionnement et de l’origine du monde physique.
Galilée défendait cette approche concernant les relations entre la Bible et la science. Il écrivait : « Dans les disputes à propos des phénomènes naturels, il ne faut pas commencer avec l’autorité des passages de l’Ecriture mais avec l’expérience sensorielle et les démonstrations nécessaires…En effet, après être devenus certains de certaines conclusions physiques, nous devrions les utiliser comme des aides appropriées pour corriger notre interprétation de la Bible. » Le célèbre astronome en a conclu que « lorsqu’on est en possession de cette information scientifique, c’est un don de Dieu. » Pour Galilée, le livre des œuvres de Dieu nous permet d’interpréter le livre de la parole de Dieu dans des passages concernant la nature.
Les « partisans de la création évolutive » affirment que la cosmologie, la géologie et la biologie de l’évolution sont aussi des « dons de Dieu ». Ces domaines de la science nous révèlent non seulement comment Dieu a créé le monde, mais ce sont aussi des « aides très appropriés » pour comprendre Genèse 1-11. Comme pour l’astronomie du temps de Galilée, les sciences de l’évolution ont la primauté sur les affirmations bibliques à propos de l’origine physique de l’univers de la vie, l’humanité comprise. Toutefois, les « partisans de la création évolutive » sont également prompts à souligner les limites de la science en matière d’interprétation biblique. Les découvertes n’ont aucun impact sur les messages de foi transmis par la Bible. Par exemple, le fait que les hommes portent l’image de Dieu et qu’ils sont des pécheurs sont des affirmations théologiques qui ne peuvent être testées par la science. Aucun instrument scientifique ne peut détecter ces réalités spirituelles. Ainsi, les sciences de l’évolution nous permettent de séparer la balle de la vision ancienne des origines contenue dans Genèse 1-11 du grain des vérités éternelles que ces chapitres transmettent. »