Gilgamesh, Atrahasis et le déluge (2/3)
Dans notre série d’article à propos du déluge (dans la catégorie déluge), voici un article de Pete Enns, théologien, travaillant en particulier avec la Fondation biologos.
Dans notre article précédent, nous nous sommes intéressés aux similitudes entre le récit biblique du déluge avec deux versions mésopotamiennes plus anciennes, Gilgamesh et Atrahasis. Nous allons ici nous concentrer sur certaines particularités théologiques de l’histoire biblique.
Comme toutes les anciennes histoires de déluge, la version de la Genèse essaye de nous dire quelque chose de distinct. Les Israélites avaient comme but de faire passer un message à propos de Dieu, pas seulement de relater une information d’ordre météorologique. Il est important de garder à l’esprit à la fois les ressemblances mais aussi les différences entre le récit biblique et les autres histoires anciennes de déluge. Les éléments singuliers de la Genèse contiennent le message théologique, tout en utilisant les conventions populaires de l’époque.
La plus grande particularité de l’histoire biblique est peut-être la raison donnée pour le déluge. Dans Atrahasis, cette raison est la rébellion en masse des hommes contre le travail d’esclave auquel les dieux les ont soumis.
L’histoire biblique du déluge nous donne une autre raison pour expliquer le déluge, et celle-ci est double: (1) l’incident curieux de Genèse 6:1-4 dans lequel les “fils de Dieu” cohabitent avec les “filles des hommes”, et (2) la méchanceté universelle mentionnée en 6:5.
Genèse 6:1-4 est en effet un passage très curieux. Au cours de l’histoire, on a essayé de multiples fois d’interpréter cet épisode pour lui donner un sens. La grosse question est : mais qui sont les « fils de Dieu ? »
Certains ont argumenté que le passage fait référence à des dirigeants tyranniques, parce que les anciens rois avaient souvent un statut divin et que le mot hébreux elohim peut parfois vouloir dire dirigeant et pas seulement « Dieu/dieux ». Cette interprétation a été populaire parmi les interprètes juifs depuis plus de 2000 ans.
D’autres disent que les “fils de Dieu” fait référence à la lignée divine de Seth (voir 4:26) et que les « filles des dieux » sont la lignée de Caïn. Cette interprétation a été populaire chez les chrétiens tout au long de l’histoire de l’église, tout spécialement sous l’influence d’Augustin.
Dans les générations récentes, toutefois, notre connaissance croissante de la mythologie du Proche Orient ancien a suggéré une autre option. De façon très surprenante, c’est la plus vieille version des trois, dominante jusqu’à Augustin : les « fils de dieu » sont des êtres divins (allusion à Genèse 1 :26), peut-être des anges. Ces êtres divins cohabitaient avec des femmes humaines, c’est-à-dire les « filles des hommes ».
Une telle cohabitation divine/humaine est un thème fréquent dans les mythologies anciennes, et les spécialistes de la Bible y voient typiquement une allusion- une nouvelle indication de la façon dont Genèse 1-11 reflète les anciennes sensibilités dans son ensemble.
Quel est alors le message théologique de cet épisode? Les créatures divines et humaines occupent des espaces différents dans l’ordre créationnel ; ils sont des êtres de nature différente, dans des sphères différentes. La cohabitation entre eux semble s’affranchir des frontières établies à la création. En d’autres termes, leur cohabitation constituait un acte de rébellion, mais pas contre leur travail d’esclave comme dans Atrahasis. Il s’agissait d’un mouvement « anti-création », introduisant de façon volontaire, du désordre/chaos dans l’ordre créé. Dieu y répond en envoyant la pleine puissance des forces du chaos au sein de l’ordre créé : les eaux du chaos s’abattent à nouveau sur le monde habité. Le déluge comme un acte de dé-création.
Genèse 6:5 cite explicitement la méchanceté humaine comme la cause du déluge. La rébellion humaine, qui a commencé dans le jardin d’Eden1, a continué son escalade jusqu’à un point intolérable. Les hommes se sont progressivement départis de leur rôle assigné : être fidèles à leur rôle de créature faites à l’image de Dieu, de représentants de Dieu sur la terre, obéissants à l’ordre de Dieu. Ils étaient maintenant arrivés à un point où « la méchanceté des hommes était grande sur la terre, et leurs pensées étaient sans cesse tournées vers le mal. » (6:5).
En utilisant un langage biblique plus tardif, l’humanité avait été créée pour la « sainteté », c’est-à-dire mise à part pour accomplir un but divin. En commençant avec Adam et Eve, les hommes ont choisi d’ignorer cette identitée « mise à part », et donc, ainsi va cette histoire, Dieu avait décidé de nettoyer la place et de tout recommencer. Ceci signifiait, comme nous l’avons mentionné ci-dessus, la réintroduction des forces des eaux du chaos suivie par la restauration de l’ordre au travers de Noé et de sa famille.
Le monde d’avant le déluge était un échec parce que les créatures qui ressemblaient le plus à Dieu, les hommes, étaient devenues des agents du chaos plutôt que de l’ordre- et même ma sphère céleste contribuait à ce disfonctionnement. La création était devenue chaotique, tout l’opposé. Alors Dieu a recommencé. Noé (juste et sans reproche, 6:9) est l’homme nouveau, le nouvel “Adam”. L’histoire du déluge nous parle de nouvelle création, et donc d’une nouvelle humanité qui, on peut l’espérer, apprendrait des leçons du passé et se comporterait bien.
Vue dans cette perspective, le déluge n’est pas une réaction excessive de la part de Dieu. Dans la logique théologique de la Genèse-en mettant de côté la question pérenne morale que le déluge soulève-le déluge est la réponse appropriée à l’échec de la création depuis le temps d’Adam et l’épisode de la cohabitation « inter espèces » de 6 :1-4.
Le déluge doit être compris dans le contexte de ce pour quoi les hommes ont été créés. Dieu a formé le premier homme de la poussière et lui a insufflé le souffle de vie, plutôt que de le former à partir du sang du dieu vil Kingu. L’humanité est à la tête de la création, et pas une classe d’esclaves pour permettre le repos des dieux.
L’humanité a été créée pour prendre soin de la création, en tant que créatures faites à son « image » et à sa « ressemblance », des concepts qui habituellement décrivaient des rois dans le monde ancien, et pas l’humanité en général. L’humanité était là pour dominer la terre (1:28), ce qui avait aussi des accents de royauté.
De plus, le langage de 2:15 est celui du “travail” et de “l’attention” portée à la terre, qui fait écho à la tâche sacerdotale de prendre soin du temple.2 Les hommes avaient un statut de rois et de prêtres. Leur chute et la raison du déluge consistaient dans leur échec d’être à la hauteur de ce statut élevé et honorable. Bien que faits à l’image de Dieu, ils ont choisi de suivre leur propre chemin. Ce qui avait été « très bon » (1 :31) était maintenant que du mal en permanence (6 :5).
Les Israélites ont adapté le motif du deluge bien connu dans le Proche Orient Ancien. Les ressemblances sont claires et acceptées universellement par les spécialistes de la Bible. Mais Israël n’a pas juste copié une histoire- au lieu de cela, il l’a faite sien. Cette histoire ancienne- avec son propre point de vue à propos du cosmos- est devenu un nouveau moyen de parler de leur Dieu, et de ce qui le rend différent des autres dieux.
La vérité de l’histoire biblique du déluge ne se trouve pas dans le fait qu’elle rapporterait des événements géologiques réels. Cette vérité est contenue dans le message théologique compris dans son contexte ancien.
Un troisième article de Pete Enns sur la signification théologique du déluge suivra dans les prochains jours !
Notes
1. Certains interprètes juifs anciens faisait du meurtre de Caïn à propos du déluge (par exemple le livre apocryphe de la Sagesse de Salomon 10:3-4), et le retard dans la punition était du à la grâce de Dieu. Les raisons précises qui ont provoquées le déluge ont été très débattues dans l’histoire de l’interprétation, et ce n’est pas ici l’endroit pour trancher cette question. La raison immédiate donnée en 6 :5 est la « méchanceté » incurable de l’humanité (une bonne traduction du mot hébreux ra`.)
2. A ce propos, voir John H. Walton, Zondervan Illustrated Bible Backgrounds Commentary (Grand Rapids: Zondervan, 2000), 1:31.