Gilgamesh, Atrahasis et le déluge (1/3)
Dans notre série d’article à propos du déluge (dans la catégorie déluge), voici un article de Pete Enns, théologien, travaillant en particulier avec la Fondation biologos. Deux autres articles suivront !
L’histoire biblique du déluge (Genèse 6-9) a été malmenée au cours des deux ou trois derniers siècles. Le problème a commencé une fois que les géologues ont réalisé qu’une inondation littérale de toute la terre était en évidente contradiction avec des preuves scientifiques claires.
Alors, en commençant au dix neuvième siècle, les archéologues ont découvert d’autres histoires de déluges chez les voisins du peuple d’Israël, des histoires qui ressemblaient beaucoup à la Genèse et qui étaient plus anciennes. L’histoire biblique n’étaient-elles qu’un simple plagia de ces versions plus anciennes ?
Les problèmes d’ordre scientifiques ont déjà été abordés sur ce blog (voir les articles de la catégorie déluge avec la série des articles de Paul Seely et ceux de Benoît Hébert). Mon attention se portera sur les problèmes théologiques soulevés par les autres histoires de déluge provenant de la Mésopotamie ancienne.
Les histoires que nous connaissons sous le nom de d’épopée d’Atrahasis, et d’épopée de Gilgamesh contiennent toutes deux des histoires d’inondation cataclysmique. Les ressemblances entre ces histoires et l’histoire biblique sont bien connues, frappantes et incontournables.
Premièrement, résumons Atrahasis. La version que nous possédons date probablement du 17ème siècle avant Jésus-Christ, et c’est la version d’une histoire certainement plus ancienne.
Une partie de ces histoires parlent d’une inondation. Les dieux avaient créés les hommes pour être leurs esclaves dans les champs. Mais ils devenaient trop bruyants, et ils dérangeaient les dieux. Le dieu Enlil décréta qu’il fallait détruire les hommes dans un déluge. Pourtant, Atrahasis, avec l’aide du dieu Ea, réussit à fui la colère d’Enlil en construisant un grand bateau pour sauver l’humanité.
Certains spécialistes suggèrent que le “bruit” suggère une rébellion contre les dieux à cause de leurs travaux forcés. Les humains n’ont pas respectés la distance que les dieux avaient mis entre eux et les hommes ; ils ne remplissaient pas la mission pour laquelle ils avaient été créés. Cette notion de « limite à ne pas franchir » est également présente dans le texte biblique, mais avec des différences importantes, comme nous le verrons dans le prochain article.
L’ épopée de Gilgamesh tire son nom de son personnage principal Gilgamesh, une roi de la cité sumérienne d’Uruk, une figure historique qui a vécu entre 2800 et 2500 avant J.C.
L’histoire elle même a “évolué”, si on peut s’exprimer ainsi. Les premières copies de Gilgamesh sont sumérienne et elles datent peut-être du troisième millénaire avant J.C. Ainsi, ces premières versions ne contiennent même pas d’histoire de déluge. Celle-ci a été ajoutée vers la fin du deuxième millénaire et a été délibérément tirée d’Atrahasis.
L’adaptation d’histoires plus anciennes est un point important que nous devrions garder à l’esprit lorsque nous pensons à l’histoire biblique du déluge. Les auteurs de Gilgamesh et Atrahasis (sans mentionner Enuma Elish) ont transformé des histoires sumériennes plus anciennes pour leur propre époque et dans leur but. Le même schéma a été utilisé dans l’histoire biblique du déluge. Cette histoire est aussi une nouvelle version de thèmes plus anciens et bien connus, rafraîchis pour servir à un nouvel objectif.
Gilgamesh a survécu en douze tablettes, et la onzième raconte l’inondation. Après la mort de son frère bien aimé Enkidu, Gilgamesh part en voyage à la recherche du secret de l’immortalité. Cette quête le conduit à pister le héros de cette version de l’histoire du déluge : Utnapishtim. Peut-être détient-il la réponse. Hélas, Gilgamesh ne trouve pas l’immortalité dont qu’il cherchait, mais au travers de ses conversation avec Utnapishtim, l’histoire détaillée du déluge lui est racontée.
Vous avez donc le compte rendu élémentaire de ces deux histoires. Peut-être avez-vous l’impression qu’elles n’ont pas de lien avec l’histoire biblique. Mais combiner les thèmes de Atrahasis/Gilgamesh et les lire côte à côte avec la Genèse est tout à fait éclairant. Ce qui suit résume les points communs : 1
- Un déluge et la construction d’un grand bateau suite à un ordre divin
- Le bateau est construit dans des dimensions précises (le bateau biblique est bien plus grand)
- Les animaux purs et impurs entrent dans le bateau
- Un personnage comme Noé et sa famille sont sauvés (Gilgamesh en inclut d’autres)
- Le bateau s’échoue sur une montage
- Un corbeau et des colombes sont envoyés en reconnaissance (Gilgamesh inclut une hirondelle)
- Les animaux craindront les hommes
- Les dieux et déesses hument l’odeur agréable des sacrifices après le déluge
- Le signe d’un serment est donné ( un collier en lapis lazuli pour Gilgamesh).
Ces similarités suggèrent que ces trois histoires sont reliées d’une certaine façon. Comme nous l’avons dit plus haut, Gilgamesh semble avoir un lien littéraire direct avec Atrahasis.
Certains spécialistes pensent aussi que l’épisode des oiseaux de Genèse 8:6-12 dépend de Gilgamesh.
Mais pour nous, il n’est pas nécessaire de savoir jusqu’à quel point la Genèse dérive de ces histoires mésopotamiennes anciennes. Les différentes histoires du déluge partagent une façon commune de parler d’un certain type d’inondation horrible. Beaucoup de spécialistes pensent qu’il y a soit eu un déluge local important (vers 2900 av J.C.), ou bien une succession de d’inondations locales qui ont produit ces histoires. La plupart des spécialistes de la Bible comprennent que ces histoires anciennes avaient pour but d’expliquer pourquoi un telle chose pouvait arriver : les dieux étaient en colère.
Les preuves littéraires issues de la Mésopotamie ancienne rendent donc très vraisemblable le fait que Genèse 6-9 est la version d’Israël d’une histoire d’inondation bien plus ancienne répandue dans le Proche Orient Ancien. Les similarités sont claires, mais la théologie de l’histoire biblique va dans des directions nouvelles. C’est ce que nous verrons dans un prochain article.
Note
1. Les traductions de ces histoires sont difficles à trouver. Une source pratique (et abordable) est B. T. Arnold and B. E. Beyer, Readings from the Ancient Near East (Grand Rapids: Baker, 2002).