Archive pour février 2010

Des chrétiens créationnistes, concordistes… ou évolutionnistes!

Auteur de cet article, Roger Lefebvre est pasteur dans une église évangélique à Ath en Belgique, il est aussi président de l’Alliance Evangélique Francophone Belge (et il précise que ses propos n’engagent que lui). Il est ingénieur agronome tropical de formation. 

Quelques remarques sur le sens des mots dans cet article:

Créationniste: interprète littéralement le récit de la création de la Genèse en six jours de 24h, il y a quelques milliers d’années.

Concordiste : pense que la Bible doit être compatible avec la science moderne et y cherche des correspondances entre le récit biblique et la science.

Evolutionniste (non concordiste) : pense que la Bible  a été écrite avec les connaissances  scientifiques des auteurs inspirés, et accepte l’évolution.

La suite de l’article :  malentendus et dérapages!

….Ceci nous amène à la principale carence scientifique de l’approche créationniste ou concordiste, à savoir la déficience que certains appellent « le Dieu bouche-trou ». Cette technique consiste à faire appel à une intervention miraculeuse du Créateur, chaque fois que la science bute sur un obstacle apparemment infranchissable. La faiblesse de cette démarche saute aux yeux. Pourquoi entreprendre ou poursuivre une recherche scientifique à propos d’un problème pour lequel on a déjà une solution sous la main : Dieu ! Cette volonté de mettre fin à toute recherche scientifique devenue « inutile », voire impie, ne peut qu’ouvrir la porte à l’obscurantisme. On peut certes rappeler la façon dont beaucoup avaient ironisé sur l’absence des fameux « chaînons manquants » qui auraient pu prouver l’évolution… Aujourd’hui, la découverte d’espèces vivantes jusqu’ici inconnues (dans les fonds marins, par exemple), la découverte de fossiles (Toumaï, Abel, au Tchad), ou encore, la découverte de chaînes de fossiles dans des strates géologiques continues (la lignée des équidés dans le Grand Canyon) sont autant de réponses à ce qui faisait encore gloser hier.

Car lorsqu’on parle d’évolution, le « mur des espèces » demeure l’argument le plus fréquent dans la bouche ou sous la plume de ses adversaires. Pendant longtemps, il a été présenté comme un obstacle infranchissable pour la théorie de l’évolution. En principe, une « théorie » scientifique ne devient une « loi » scientifique, qu’une fois vérifiée par l’expérience ou l’observation. Dans cette perspective, et dans la logique d’une certaine époque, il n’était pas question de considérer l’évolution comme prouvée. tant qu’on n’aurait pas pu observer ou provoquer le passage d’une espèce animale vers une autre… Ce qui est toujours le point de vue des créationnistes et des concordiste, aujourd’hui. Or, maintenir une telle attitude, c’est ignorer (volontairement ou non ?) les progrès de la biogénétique et plus particulièrement le décodage du bagage chromosomique des différentes espèces animales. L’évolution du vivant peut désormais s’y lire comme à livre ouvert, et ce, à travers l’historique des diverses mutations – y compris les « accidents de parcours » – car chaque espèce garde la mémoire de celle qui l’a précédée. Pour qui ouvre ainsi le livre du vivant et en découvre l’histoire – sa propre histoire – les preuves génétiques (et les autres)  sont si convaincantes que la quasi totalité des biologistes considèrent l’évolution comme un fait incontournable.

Pour ceux qui résisteraient encore à la pertinence de cet argument, on peut faire une comparaison avec les phrases qui composent le texte que vous êtes en train de lire. Ces phrases sont bien évidemment composées de lettres qui succèdent les unes aux autres. Une personne qui ne comprend pas le français pourrait très bien affirmer, en toute bonne foi, que l’ordre de ces lettres est aléatoire et que rien ne lui prouve qu’un lien logique préside à leur succession dans les phrases. Par contre, une personne qui comprend le français ne manquerait pas de contredire la première en lui affirmant, de façon catégorique, qu’il existe bien un lien logique reliant toutes ces lettres les unes aux autres et présidant à leur succession dans les phrases… « Prouvez-le moi ! » lui dira peut-être la première personne. Or, que pourrait répondre la seconde ? sinon ceci :  » Si ce lien n’existait pas, la succession des lettres ne répondrait à aucune logique et le texte n’aurait aucun sens. »  Autrement dit, le fait que toutes ces lettres se succèdent de façon à donner un sens cohérent au texte est la preuve évidente du lien qui les relie les unes aux autres. « Comparaison n’est pas raison ! » diront certains… Toutefois, la succession cohérente qui relie les fossiles entre eux, par exemple, ou qui relie l’un à l’autre le génome des différentes espèces en une succession logique (et souvent aussi prévisible que les « trous » laissés dans une phrase) est aujourd’hui considérée, sans contestation possible, comme une preuve évidente de l’évolution… Encore faut-il pouvoir lire le livre de la nature !  ( » Les perfections invisibles de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité, se voient comme à l’œil, depuis la création du monde, quand on les considère dans ses ouvrages. » – Romains 1:20 )

Tous les créationnistes, et plus spécialement les concordistes ne sont pas nécessairement obtus et fermés aux évidences. Pour beaucoup, l’évolution étant devenue incontournable, il a bien fallu l’intégrer à leurs convictions religieuses. De cette nécessité est né le dernier avatar du concordisme : le « dessein intelligent » (ou « intelligent design », en anglais). Cette théorie fut portée aux nues par les uns, avec le même acharnement qu’elle fut dénigrée et combattue par les autres. On ne peut nier, cependant, que l’on se trouve enfin devant des chrétiens évangéliques qui admettent l’évolution et, qu’en cela, ils paraissent plus « scientifiques » que leurs prédécesseurs dans la foi… Ce serait oublier que le « dessein intelligent » – contrairement à ce que son nom laisse entendre – ne se contente pas d’attribuer à Dieu le dessein de l’univers, mais il en fait le « moteur ». Autrement dit, en ce qui concerne l’évolution, le dessein intelligent affirme que Dieu est intervenu activement dans une ou plusieurs étapes de l’évolution qui a conduit jusqu’à l’homme. Ce faisant, le dessein intelligent retombe dans les vieux démons du concordisme : attribuer à Dieu ce que la science n’a pas encore totalement expliqué ou ce qu’elle est seulement en train d’expliquer. Encore une fois, pour le croyant, contester l’idée que Dieu soit le « moteur » de l’évolution ne contredit en rien la conviction que Dieu en soit le « concepteur », ni le fait que l’apparition de l’homme s’inscrive dans son dessein éternel, puisque cette conviction relève du domaine de la foi et non de la science.

Pour leur part, enfin, les chrétiens « évolutionnistes » se refusent d’impliquer Dieu dans les mécanismes de l’évolution, car les « quand » et les « comment » relatifs à sa compréhension – comme à celle du reste de l’univers – relèvent des diverses disciplines scientifiques y afférant. Le domaine de la foi, et donc la vocation du texte biblique n’est pas de répondre à ce genre de questionnement, mais plutôt à toute recherche de sens, c’est-à-dire les « qui », les « pour qui », les « pourquoi »… Dans cette perspective, rien ne s’oppose à ce que des scientifiques ou des chercheurs chrétiens continuent à voir en Dieu le « concepteur » de l’univers et des lois qui y président. Cet acte de foi, en effet, n’interfère en rien sur la recherche et la compréhension de ces lois : deux domaines qui restent la prérogative de la science. Par contre, les chrétiens évolutionnistes s’opposent fermement à toute forme de scientisme qui, toute en se prétendant athée a fini par déifier le hasard, en tant que concept philosophique ou métaphysique… (Le hasard, en tant que mécanisme aléatoire n’étant pas mis en cause pour autant !)

Finalement, quand on considère l’évolution de la pensée chrétienne à propos de la création, on ne peut s’empêcher de déplorer la façon dont, pendant des siècles, elle s’est fourvoyée sur des sentiers qui n’étaient pas les siens, mettant ainsi la foi chrétienne à la merci de la science : ce qui ne pouvait que la mettre en péril, tout en discréditant Dieu et sa Parole.

(À SUIVRE)

Réponse à Michel Thys (1)

Dans les deux commentaires à peu près identiques qu’il a posté sur ce blog, Michel Thys a soulevé des questions très intéressantes qui méritent certainement qu’on s’y attarde davantage.

Sur son blog, Michel Thys ne cache pas son athéisme militant, s’appuyant en partie sur la théorie de l’évolution pour défendre ses convictions. Les partisans du nouvel athéisme comme Richard Dawkins utilisent fréquemment le même type d’arguments. Je me réjouis de voir que des non croyants souhaitent s’exprimer sur ce blog, qu’ils continuent de le faire…toujours dans un esprit de respect !

En réalité, bien que profondément croyant, je partage avec Michel Thys un certain nombre de convictions et de constatations. Bien entendu, notre terrain d’entente se limite à ce qui relève véritablement du discours scientifique, nos chemins divergent quand M. Thys pensent pouvoir utiliser la science pour défendre et justifier ses options philosophiques personnelles. Permettez moi, M. Thyss, de faire à mon tour et en toute courtoisie quelques commentaires sur vos interventions.

« Même en présence d’arguments rationnels et scientifiques, il me semble qu’un créationniste change rarement d’avis, et se cramponne à des “arguments” subjectifs. »

C’est vrai, l’expérience prouve que les créationnistes de longue date changent rarement d’avis. C’est une constatation que des chrétiens évangéliques font également. Ainsi dans Création, évolution, faut-il trancher ? Jean Humbert écrit : « On ne peut guère faire changer d’avis ceux qui ont mûrement réfléchi et pris des positions tranchées. C’est bien connu. Ou alors, il faudrait qu’il passe par une sorte de « conversion ». » Quelles explications peut-on avancer ? Pour ma part j’en vois surtout une : les créationnistes ont été enseigné dans l’idée que croire en une interprétation littérale de la Genèse est du même niveau que celui de croire dans la mort et la résurrection du Christ pour le salut de l’humanité. Ils ont donc besoin qu’on leur explique théologiquement pourquoi ce n’est pas le cas. Les créationnistes ayant vraiment pris la peine d’étudier de manière approfondie les preuves scientifiques de l’évolution sont finalement peu nombreux. Il faut reconnaître que certaines de ces preuves ne sont pas à la portée de tous, et que tout le monde n’a pas forcément le temps d’y consacrer des heures…L’orgueil aussi empêche parfois l’un ou l’autre de changer d’avis. Il faut une certaine dose d’humilité pour reconnaître que sur tel ou tel aspect de sa théologie, on s’est trompé, voire qu’on a entraîné les autres dans l’erreur. Je crois pourtant que cette faculté à se remettre en question est une qualité fondamentale du chrétien véritable.

Cependant, dans la formulation de votre phrase, je crois percevoir un autre aspect du débat qui divise les athées et les chrétiens. Vous pensez peut-être que la foi est quelque chose de subjectif et que la science est elle la garante de l’objectivité ? La place me manque ici pour aborder cet aspect des choses, mais je vous renvoie à la traduction de l’excellent article d’Alister McGrath, ancien athée lui-même, répondant à Richard Dawkins sur ces questions, et plus généralement à ses écrits.http://www.scienceetfoi.com/images/fichier/Mcgrath4.pdf

 « Si, au mieux, il reconnaît qu’il y a eu Evolution, et qu’il adhère au “dessein intelligent”, cela revient à passer du théisme au déisme, ce qui revient quasi au même. »

Sur le blog, j’ai déjà mis en évidence la subjectivité d’une telle affirmation. Sur quelle base affirmez vous que le déisme (croyance en un Dieu impersonnel) serait la même chose que le théisme (croyance en un Dieu personnel comme celui des chrétiens) ? L’athéisme serait la seule position philosophiquement défendable ? Pourquoi ne le dites vous pas plus clairement ? Votre formulation trahit les amalgames illégitimes que vous faites,  et  elle est en plus fausse du point de vue de l’expérience. Roger Lefebvre qui intervient régulièrement sur ce blog a un temps adhéré au créationnisme. Après réflexion il a réalisé qu’il s’était trompé, il n’est pas devenu partisan de l’I.D. pour autant. C’est aussi le cas d’un nombre grandissant d’évangéliques qui prennent le temps de réfléchir à ces questions… De plus l’assimilation créationnisme= théisme, Intelligent Design= déisme est tout simplement erronée du point de vue de la définition de ces mots. L’Intelligent Design revendique la nécessité de considérer des interventions miraculeuses d’un « Designer » pour expliquer ce que la science ne sera peut-être jamais capable d’expliquer, c’est donc une croyance interventionniste que l’on qualifierait difficilement de déisme ! Darwin écrivait lui-même :« Dans mes fluctuations les plus extrêmes, je n’ai jamais été un athée dans le sens de nier l’existence d’un Dieu. Je crois que, alors que je vieillis, agnostique correspond le mieux à mon état d’esprit, mais pas toujours… Il parait absurde de douter qu’un homme puisse être un théiste ardent et un évolutionniste. » Darwin A J. Fordyce, 7 mai 1879. Une citation parmi tant d’autres qui devrait faire réfléchir tous ceux, croyants ou non, qui pensent que Darwin revendiquerait sa réputation de « père de l’athéisme ».

Je commenterai progressivement le contenu très riche de votre commentaire. Amicalement. Benoît Hébert

« Bara » ne signifie pas exclusivement « creatio ex nihilo »!

Après l’excellent article de Roger Lefebvre à propos des ambiguïtés de langages associées au débat création/évolution, je ne résiste pas à l’envie de traduire un extrait de l’excellent  » Evolutionary Creation  » ( p391) de Denis Lamoureux, docteur en théologie et en biologie à propos de l’utilisation des verbes « asa » et « bara » dans la Bible et de la doctrine de la création ex nihilo. Pour ceux qui cherchent des réponses théologiques aux principales difficultés posées par la théorie de l’évolution, je recommande chaudement cet ouvrage !

«  La doctrine chrétienne de la création inclut la croyance que Dieu a créé le monde à partir de rien (ex nihilo). Il n’a pas utilisé de matériel éternel pré existant. Le créateur précède toute chose ; tout ce qui existe dépend de lui. Il n’a pas seulement créé la matière, mais aussi l’espace et le temps. Pourtant, les chrétiens sont surpris de découvrir que l’activité créatrice de Dieu dans Genèse 1 n’est pas exclusivement creatio ex nihilo. Cette notion semble apparaître avec l’origine de la lumière, du firmament, des corps célestes, et des premiers hommes. Mais la scène d’ouverture du récit de la création de Genèse 1 :2 décrit une terre déjà existante dans l’obscurité, sous  les eaux dans un état chaotique, sans faire mention de l’identité de son créateur, ni du moment où celle-ci a été créée, si seulement elle a été créée.

Dans l’A.T., le mot Hébreux bara (créer) se prête de lui-même à la notion de création ex nihilo. Dieu est presque toujours le sujet de ce verbe. Il y a toutefois quelques exceptions notables. Josué 17 :15  « Josué leur dit : Si tu es un peuple nombreux, monte dans la forêt ; tu te défricheras ( bara) un endroit au pays des Perizzites et des Rephaïtes  » ou bien Ezékiel 23 :47  « Cette assemblée les lapidera et les abattra (bara)  à coups d’épée . » Ainsi, le verbe bara implique invariablement l’apparition de quelque chose de radicalement nouveau.  Par exemple :   » Car le SEIGNEUR crée une chose nouvelle sur la terre. La femme recherche l’homme !  » (Jérémie 31:22) et  « Car je crée un ciel nouveau et une terre nouvelle  » (Esaïe 65:17 ). Lorsque ce verbe est utilisé, il est rarement fait mention de ce qui est utilisé, si quelque chose est utilisé dans le processus créatif. Il est donc très compréhensible que la plupart des chrétiens supposent que bara signifie : créer à partir de rien. Pourtant, une analyse attentive montre que bara n’implique pas exclusivement cette notion.

Bara apparaît environ 50 fois dans l’A.T. avec pour signification créer, faire, modeler, former et défricher. Les langages du Proche Orient Ancien reliés à l’Hébreux avaient des mots ( » cognates « ) provenant de la même racine que bara pour dire : créer, modeler, former, fonder, construire, séparer, diviser…De façon significative, une grande partie de l’activité créatrice de Genèse 1 implique des actes de séparation, en particulier dans le modelage de matière pré existante (la lumière des ténèbres, les eaux d’en bas de celles d’en haut par le firmament, la mer de la terre ferme…). Ainsi, Gen 1 contient une activité divine créatrice ex aliquo (à partir de quelque chose). Dans cette optique, Genèse 1 :1 peut se traduire :  » Au commencement, Dieu sépara et créa les cieux et la terre.  »

De plus, dans l’A.T., bara est utilisé de manière interchangeable avec le mot courant dans l’usage quotidien  » asa  » (faire). Ainsi, les auteurs inspirés ont utilisé comme synonyme de bara un mot qui signifie le plus souvent l’action de faire à partir de matériaux pré existant. […] « Voilà la généalogie du ciel et de la terre, quand ils furent créés (bara). Au jour où le SEIGNEUR Dieu fit (asa) la terre et le ciel «  (Genèse 2:4)  » Dieu dit : Faisons (asa) les humains à notre image, …  Dieu créa  (bara) les humains à son image . » (Genèse 1:26-27) […] Dans Gen 1 :27, Dieu crée (bara) l’humanité sans faire mention de l’utilisation d’un matériau pré existant, faisant allusion à une création ex nihilo, mais dans Gen 2 :7   » Le SEIGNEUR Dieu façonna l’homme de la poussière de la terre  »  et dans Gen 2 :22  « Le SEIGNEUR Dieu forma une femme de la côte qu’il avait prise à l’homme. » De même, les oiseaux ont été créés (bara) le 5ème jour de la création (bara), apparemment à partir de rien ; pourtant Gen 2 :19 affirme  « Le SEIGNEUR Dieu façonna de la terre tous les animaux de la campagne et tous les oiseaux du ciel. » […]

En résumé, bara n’est pas limité à la création à partir de rien, mais traduit également la création à partir de quelque chose pour les anciens Hébreux. […] En paraphrasant Gen 1 :1 selon les catégories intellectuelles des anciens Hébreux :

Quand Dieu commença à faire le ciel et la terre, il y avait une terre sombre sous les eaux déjà existante. L’Esprit de Dieu prit complètement en charge ce chaos et de ce vide. Ensuite, par un commandement verbal, Dieu coupa et sépara cet état pré créé pour former et nommer le  » ciel  » et la  » terre « .

Bien entendu, Denis Lamoureux poursuit sa démonstration en montrant que la notion de création ex nihilo est bien contenue dans les Ecritures.  (Romain 4 :17, Colossiens 1 :15-17, Hebreux 11 :3…)

Certaines traductions françaises  (et anglaises) montrent bien toute l’ambiguïté dans la traduction de Genèse 1 :1, qui commence avec une terre et un océan primitif pré existants (comme chez les récits de création Babyloniens et le tehom)

«  Lorsque Dieu commença la création du ciel et de la terre, la terre était déserte et vide, et la ténèbre à la surface de l’abîme.  » ( Gen 1 :1 version TOB)

Le faux problème de l’évolutionnisme : Malentendus et dérapages…

Auteur de cet article, Roger Lefebvre est pasteur dans une église évangélique à Ath en Belgique, il est aussi président de l’Alliance Evangélique Francophone Belge (et il précise que ses propos n’engagent que lui). Il est ingénieur agronome tropical de formation. 

Malentendus et dérapages…

( Le vocabulaire relatif aux problèmes du créationnisme et de l’évolutionnisme n’est-il pas piégé au point de rendre tout dialogue impossible ?)

Nous publierons le contenu de cet article en deux parties

 Dans notre belle langue, comme en toute autre, je pense, beaucoup de mots sont piégés, puisqu’on peut les prendre tantôt dans un sens, tantôt dans un autre. Cette réalité est la source de bien des malentendus et, à elle seule, peut expliquer beaucoup de disputes; car telle personne croit discerner une intention malveillante dans les propos de telle autre, qui ne pensait rien affirmer que de très banal.

Tous les chrétiens, soucieux de leur vocation de « réconciliateurs » ont pu constater ce phénomène, et leur médiation commence souvent par la nécessité d’effacer tel ou tel malentendu entre des interlocuteurs qui, dès lors, acceptent de renouer un dialogue interrompu.

Il est vrai que les ambiguïtés du langage ne sont pas toujours utilisées de façon innocente : elles peuvent l’être par des gens instruits, mais mal intentionnés, dans le seul but de manipuler des personnes moins instruites qu’eux-mêmes, sur lesquelles ils désirent asseoir leur ascendant intellectuel, politique, philosophique ou… religieux.

Le vieux débat qui oppose les « croyants créationnistes » aux « scientistes évolutionnistes » me paraît procéder de cette alternative puisque, de part et d’autre, il relève aussi bien de la malhonnêteté intellectuelle que du malentendu : chez les plus instruits comme chez les plus ignorants. Si je parle de « croyants » plutôt que de « chrétiens » créationnistes, c’est parce que l’on trouve des défenseurs de cette thèse, aussi bien chez les chrétiens que chez les juifs et les musulmans (cf. « l’Atlas de la Création » d’Arun Yaya, par exemple). Quant aux « scientisme », dont il est question ici et dans la suite, il ne s’agit pas des disciples de Marie Baker Eddy, mais plutôt du mouvement athée persuadé que la science apportera un jour une réponse à toutes les questions métaphysiques ou philosophiques que l’homme peut se poser.

Parlant des ambiguïtés du vocabulaire, certains puristes pourraient d’ailleurs me reprocher l’imprécision de celui que j’utilise en abordant le thème de « l’évolutionnisme »; aussi, mieux vaut rappeler que le mot « évolution » peut recouvrir deux concepts différents : la microévolution et la macroévolution. La première – qui peut être impliquée dans la seconde – n’est contestée par personne, car elle est clairement attestée par l’observation et l’expérimentation scientifique. Les « créationnistes » eux-mêmes ne récusent pas l’existence de diverses formes d’évolutions, dues aux mutations qui peuvent apparaître au sein d’une espèce végétale ou animale : dans le cadre d’adaptations à différents biotopes, par exemple. Mais ce qu’ils nient farouchement, c’est la macroévolution, c’est le fait que les mutations puissent engendrer des organismes de plus en plus complexes, et entraîner la transformation d’une espèce en une autre.

Ce deuxième concept était autrefois appelé « transformisme » (du fait qu’il désignait la « transformation » ou le passage d’une espèce à l’autre) par ceux qui préféraient réserver le mot « évolution » aux modifications héréditaires conduisant à l’apparition de nouvelles variétés au sein d’une même espèce végétale ou animale. Mais les choses ne sont pas aussi tranchées. Aujourd’hui, on désigne plutôt ces dernières sous le vocable de « microévolution », alors que l’on parle de « macroévolution » pour l’évolution portant sur de longues périodes et conduisant à l’apparition de nouvelles espèces. (Je reviendrai plus loin sur la question der savoir si l’on doit encore parler de « théorie » de l’évolution, ou si l’on peut désormais présenter cette dernière comme un « fait ».)

Avant d’aller plus avant, j’aimerais aussi rappeler que beaucoup de « créationnistes » se définissent comme tels, même si c’est après diverses « mises à jour »… En se basant sur l’idée que pour Dieu « un jour est comme mille ans », ces croyants se sont efforcés de faire coïncider certaines évidences scientifiques – notamment quant à l’âge de l’univers – avec les six « jours » bibliques de la création. (« Il est une chose, bien-aimés, que vous ne devez pas ignorer, c’est que, devant le Seigneur, un jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un jour. » – 2 Pierre 3.8)

C’est ce qu’on a appelé la théorie « concordiste » que plusieurs auteurs ont rendue très populaire dans les milieux évangéliques, au cours de l’après-guerre. Comme toujours, il en existe plusieurs variantes, mais in fine, toutes ces formes de « concordisme » m’apparaissent comme des formules bâtardes et même quelque peu hypocrites. Car, avec son besoin de trouver de longues périodes de temps pour expliquer la création, je constate que cette approche est aux ordres d’une lecture « évolutionniste » de la Genèse, tout en se présentant comme la fidèle expression d’un « créationnisme biblique ».

Pourquoi, en effet, avoir besoin de ces longues périodes ? Elles n’ont de raison d’être que dans une logique « évolutionniste ». Or, s’il avait plu au Dieu tout-puissant de tout créer distinctement, je ne vois pas pourquoi il n’aurait pas pu le faire instantanément comme l’affirment les « créationnistes » stricts… Il me semble qu’en ce domaine, chacun devrait avoir le courage d’aller jusqu’au bout de sa logique ou de sa foi. De ce point de vue les « créationnistes » stricts me paraissent plus cohérents que les « concordistes »… mais ce n’est qu’une opinion personnelle !

J’en profite pour rappeler que traditionnellement, les croyants ont attribué au verbe « créer » – « bara » en hébreu -  un sens très fort quand Dieu en est le sujet. Or, ce terme n’apparaît qu’en trois occasions dans le récit de la création qui, partout ailleurs, emploie le mot « asah » : « faire, façonner, produire »… Quand on aborde le vocabulaire de la Genèse, les exégètes créationnistes et concordistes insistent beaucoup plus sur cette distinction que les exégètes évolutionnistes…

Les créationnistes et les concordistes, en effet, affirment que quand Dieu « crée », il le fait ex nihilo, c’est-à-dire à partir de rien de préexistant. Les concordistes, toutefois, voient dans l’utilisation du verbe « asah » une allusion à la microévolution, c’est-à-dire aux modifications génétiques que l’on peut observer au sein de chaque espèce. Les uns et les autres, par contre, demeurent farouchement attachés à ce qu’on appelait jadis, le « mur des espèces », c’est-à-dire l’absence d’interfécondité qui caractérise les espèces, et surtout, en pratique, la non-observation du passage d’une espèce moins évoluée vers une espèce plus évoluée… Comme le dit l’adage populaire : « Les chiens ne font pas des chats ! »

Dans la perspective concordiste, les trois « bara » semblent même soutenir la thèse d’une intervention divine ex nihilo :

1° lors du passage du néant à la matière,

2° lors du passage de la matière aux êtres vivants « animés » et même « instinctifs »,

3° lors du passage des êtres vivants instinctifs à cet être spirituel et moral « créé dans l’empreinte de Dieu » : l’homme !

Notons au passage que Dieu est « pur esprit ». C’est pourquoi, la ressemblance, l’image, l’empreinte de Dieu en l’homme ne peut s’appliquer qu’à sa dimension spirituelle, et non à sa dimension corporelle. Dieu n’est pas un primate ! Alors que l’homme en est un, possédant un patrimoine génétique à peine distinct de celui des grands singes…

Mais revenons à la conception concordiste. Il aurait donc fallu trois interventions créatrices ex nihilo de Dieu pour permettre l’apparition successive :

1° de la matière,

2° de la vie, et

3° du sens éthique et spirituel au sein de la création…

À noter que dans la pensée hébraïque, comme chez la plupart des peuples de l’antiquité, les plantes faisaient partie du monde inanimé : ce qui explique que le concept de « vie » n’apparaisse qu’avec la « vie animale » dans le récit biblique… Compte tenu de cette remarque, on peut aussi concevoir que l’intervention créatrice de Dieu est essentiellement liée à l’apparition de la vie sur terre, et ce, à trois niveaux :

1° la vie matérielle, physique, végétative (les végétaux)

2° la vie instinctive, psychique, affective (les animaux supérieurs)

3° la vie spirituelle, éthique, esthétique (l’homme)

Dans cette perspective, il devient possible d’établir un parallèle entre ces trois niveaux de vie et l’anthropologie paulinienne, c’est-à-dire la conception hellénistique que Paul avait de l’être humain : celle d’un homme en trois parties (« Que le Dieu de paix vous sanctifie lui–même tout entiers, et que tout votre être, l’esprit, l’âme et le corps, soit conservé irréprochable, lors de l’avènement de notre Seigneur Jésus–Christ ! » – 1 Thessaloniciens 5:23) :

1° le corps : l’être « physique » ou « matériel »,

2° l’âme : l’être « psychique » ou « animal », et

3° l’esprit : l’être « spirituel » ou « éthique »…

Dès lors, le concordisme créationnel de la Genèse paraît trouver le soutien néotestamentaire d’un concordisme spirituel incontournable. Pour tout chrétien légitimement attaché à la notion de « révélation biblique » et « d’inerrance des Écritures », la tentation est alors très grande d’y souscrire sans plus de discernement.

Bien que la bonne foi qui sous-tend cette conception relativement cohérente ne soit pas à mettre en cause, il semble qu’elle présente l’aspect d’une construction, sinon artificielle, du moins très fragile quant à ses fondements, tant spirituels que scientifiques.

D’un point de vue spirituel, notons que tout ce qui vient d’être dit s’appuie sur un postulat exégétique tout-à-fait arbitraire, à savoir que le verbe « bara » appliqué à Dieu implique une création ex-nihilo. Pourtant, d’un point de vue philologique, c’est loin d’être prouvé. Car en hébreu – comme en français – les verbes « créer » et « faire » sont pratiquement interchangeables. On peut « créer » une œuvre d’art, une entreprise, une machine, etc. Mais en absolu, on ne les « fait » jamais à partir de rien. Un a priori théologique bien intentionné peut sans doute attribuer cette capacité à Dieu, du fait que Dieu dispose effectivement de ce pouvoir. Mais rien ne prouve que le texte des premiers chapitres de la Genèse s’y réfère nécessairement. Il semble donc imprudent de l’imposer comme une nécessité aussi bien d’un point de vue exégétique qu’herméneutique.

Dès lors, certains exégètes évangéliques ont osé sortir des sentiers battus et de la tradition pour minimiser la différence traditionnelle entre « bara » et « asah ». De même, abandonnant un littéralisme de mauvais aloi, ils ont proposé une lecture de ces chapitres plus conforme à un style littéraire fortement marqué au coin du symbolisme. Dans cette perspective, la « création » d’Adam et Éve ne s’impose plus comme s’étant faite ex-nihilo et elle peut très bien se concevoir dans un processus évolutif.

 (à suivre)

Les mythes mésopotamiens et le « calibrage des genres littéraires »

Les mythes mésopotamiens et le « calibrage des genres littéraires » par Pete Enns, traduction: Benoît Hébert.

http://biologos.org/blog/mesopotamian-myth-and-genre-calibration/

Pete  Enns, auteur de cet article est un théologien évangélique, auteur de plusieurs livres et de commentaires, notamment de L’inspiration et l’incarnation : les évangéliques et le problème de l’AncienTestament.

Comme je l’ai mentionné dans mes articles précédents, depuis le dix neuvième siècle, la découverte de textes et d’artéfacts a donné aux spécialistes de la Bible des informations leur permettant de comprendre plus clairement la nature de la religion du peuple d’Israël en général, et la Genèse en particulier. Les textes qui ont été découverts au dix neuvième siècle contenaient des histoires mésopotamiennes de création et de déluge. Ces histoires portent le nom de : Enuma Elish, Atrahasis et Gilgamesh.

Ces textes ont été écrits en akkadien, le langage des anciens Assyriens et Babyloniens. C’était une langue nouvelle, et les spécialistes ont mis un moment avant de pouvoir la déchiffrer. Pourtant, une fois traduits, l’impact de ces textes a été immédiat. Alors qu’auparavant, les récits bibliques de la création et du déluge étaient naturellement lus sans élément de comparaison, ces textes ont placé la religion des Israélites dans un contexte plus large. Il était inévitable que des lecteurs avertis se mettent à comparer et à discerner les différences entre Israël et ses voisins ou ses prédécesseurs.

On a parfois qualifié d’ « approche comparative » cette étude d’Israël dans son contexte culturel et religieux. Cette appellation n’est pas sans inconvénient, car certains en ont malheureusement déduit qu’Israël copiait simplement ou même « empruntait » aux nations autour de lui. Ce n’est pas le cas. La littérature hébraïque, celle de ses voisins et de ses prédécesseurs reflétait plutôt une même manière de regarder le monde environnant. La valeur de ces textes n’est pas dans le fait qu’ils nous apprendraient d’où Israël a tiré ses idées. Au lieu de cela, ces textes nous aident à comprendre la sorte de texte qu’est la Genèse. J’aime appeler cela le « calibrage des genres littéraires ».

En comparant la Genèse aux contes de création primordiale que les autres cultures de l’antiquité ont fournis, nous comprenons plus clairement la nature de la Genèse. Je comprends tout à fait l’objection de ceux qui refusent d’autoriser quelque chose d’extérieur à la Bible définir le genre littéraire de celle-ci. On aurait pour ainsi dire l’impression de mettre une histoire antique profane au même niveau que le récit biblique. Mais c’est un fait que des lecteurs fidèles de la Bible ont permis que des choses extérieures à celle-ci les éclairent dans la compréhension des textes inspirés. Un simple cou d’œil à toute bonne Bible d’étude servira à vous convaincre de la nécessité de replacer la Bible dans son contexte ancien.

Dit d’une autre façon, le calibrage des genres littéraires nous guide dans ce que nous sommes en droit d’attendre de la Genèse. En allant droit au but, quelques soient les éléments uniques contenus dans les premiers chapitres de la Genèse, la comparaison et la mise en contraste de celle-ci avec les textes mésopotamiens découverts au dix neuvième siècle (pour ne pas mentionner toutes les découvertes ultérieures concernant le contexte plus large du Proche Orient ancien) nous conduisent à la conclusion, inévitable à mes yeux, que les 11 premiers chapitres de la Genèse tels qu’ils ont été écrits ne peuvent répondre aux types de questions qui préoccupent les historiens et les scientifiques modernes.

Les descriptions bibliques de la création et du déluge sont des textes anciens qui répondent à des préoccupations anciennes dans le cadre d’un mode de connaissance ancien. Ces histoires ne devraient pas être lues comme si elles anticipaient ou nous informaient dans nos investigations scientifiques à propos des origines de l’homme ou avec nos conceptions modernes de l’historiographie. Penser qu’elles sont capables de répondre à de telles attentes, c’est tout simplement se méprendre sur leur identité au niveau le plus fondamental. Il y a pourtant quelque chose de plus important pour nous que d’exclure simplement certaines options à propos du genre littéraire de la Genèse. Le calibrage de ce genre selon des critères anciens nous permettra de comprendre positivement sa nature réelle, en respectant son contexte. Dans le dialogue Genèse/science, il ne suffit pas de dire « nous savons que la Genèse n’est pas un récit scientifique », et d’en être satisfait. Nous devons aussi essayer d’articuler, d’une manière aussi directe que possible ce qu’est la Genèse. Dans quel but la Genèse a-t-elle été écrite ?

Répondre à cette question nous permettra d’articuler positivement sur la façon dont la Genèse contribue à la pensée chrétienne. La synthèse de l’évolution et de la Genèse est trop souvent perçue comme une démarche qui appauvrit le texte  (sa valeur littérale historique et scientifique), et ne laisse rien derrière. Au contraire, une approche comparative nous permettra d’appréhender positivement et correctement la façon dont la Genèse a contribué à la pensée d’Israël, et dont elle contribue aujourd’hui à la pensée chrétienne, et dans quelle mesure cette dynamique toute entière peut être incorporée dans la discussion christianisme/évolution.

Une approche comparative a donc aidé les lecteurs modernes à « calibrer » le genre littéraire de la Genèse, et les a ainsi aidé à comprendre comment la lire.

Un article de Benoît Hébert sur le blog de la fondation BioLogos

Merci à la fondation BioLogos d’avoir publié aujourd’hui mon article à propos du débat sur les origines dans la communauté évangélique française sous le titre « France’s Own Evolution Debate ».

http://biologos.org/blog/frances-own-evolution-debate/

La fondation biologos a été fondée par Francis Collins, ancien athée et chrétien évangélique, ancien directeur du « Human Genome Project » et actuellement directeur des « National Institutes of Health » aux EU. La fondation est aujourd’hui dirigée par Karl Giberson et Darrel Falk, scientifiques et auteurs de confession évangélique. Ils sont épaulés du point de vue théologique par Pete Enns, théologien bien connu dont vous avez déjà pu apprécier les articles sur le blog création et évolution. Le blog de la fondation BioLogos est devenu en quelques mois le point de ralliement des théologiens évangéliques favorables à l’évolution et des scientifiques évangéliques qui réfléchissent à ces questions.

Pour les lecteurs francophones qui ne comprendraient pas la langue de Shakespeare, je traduis le contenu de mon article :

Quelques mots à propos de la question de l’évolution dans la communauté évangélique française, à propos des similarités mais aussi des différences avec la situation américaine. En France, les évangéliques représentent moins de 1% des 65 millions d’habitants. Dans les média, la perspective créationniste a été largement débattue. Bien des fois à la TV ou dans la presse, les évangéliques ont été caricaturé comme des fondamentalistes hostiles à l’évolution, tout particulièrement au cours de l’année 2009, « année Darwin ».

D’autres articles plus positifs ont aussi été publiés à propos de la communauté évangélique active et en croissance. En fait, le « débat » est principalement focalisé sur des questions d’éducation. Contrairement à la situation américaine, le programme scolaire en biologie est le même pour tous les enfants, et il est arrêté par des biologistes de métier. Il n’y a pratiquement pas d’école privée évangélique et l’enseignement à la maison est très limité (contrairement à la situation aux EU). Lorsque les élèves français quittent le lycée, beaucoup d’entre eux ont une bonne connaissance en géologie (théorie de la tectonique des plaques, datation par la radioactivité, le registre fossile) et en biologie (génétique)…et sont bien au courant des preuves convergentes de l’évolution des espèces. La plupart des enseignements sont neutres en ce qui concerne les conséquences « religieuses » de l’évolution, mais certains l’utilisent comme un outil contre le christianisme, la plupart du temps sous la forme de plaisanterie ou de petites remarques.

La méthode de création n’a jamais été une source importante de discussion pour les évangéliques français. Depuis Darwin, plusieurs d’entre eux ont considéré que l’évolution était la méthode choisie par Dieu, comme James Orr ou B.B. Warfield (deux théologiens théologiquement conservateurs américains du 19ème siècle). Le créationnisme de la « terre ancienne » est probablement la forme la plus répandue. Pourtant, l’influence créationniste a grandi lorsque des missionnaires américains sont venus en Europe durant la période de la guerre froide. Aujourd’hui, une communauté créationniste est active en France, en Belgique, en Suisse et au Québec. Internet a été pour eux un outil puissant.

En 2009, six biologistes évolutionnistes influents ont organisé une tournée nationale de conférences intitulée « Evolution ??Evolution !! » Les professeurs de biologie étaient tenus d’y assister. Le but de ces conférences était de donner à chacun des arguments contre le créationnisme et le mouvement de l’Intelligent Design. Les organisateurs étaient tout aussi préoccupés par le mouvement créationniste musulman qui grandit (la communauté musulmane rassemble environ 3 500 000 personnes en France). L’Atlas de la Création de Arun Yaya avait été envoyé gratuitement dans les écoles secondaires, un vrai scandale dans la communauté scientifique.

Dans ces conférences, les arguments créationnistes chrétien et musulmans ont été mis au même niveau. Les conférences étaient neutres d’un point de vue religieux. Armand de Riqlès du Collège de France déclara :  »Il n’existe aucune difficulté particulière, me semble-t-il, à ce qu’existe un dialogue de nature scientifique entre les « theistic evolutionnists » et les « materialistic evolutionnists »… dans la mesure où les « théistic evolutionnists » acceptent le matérialisme méthodologique, cadre de la science.  » Amen !!

Mais lorsque j’ai demandé devant les quelques centaines d’enseignants rassemblés pourquoi le livre de Dawkins Pour en finir avec Dieu figuraient parmi les ouvrages recommandés par les organisateurs, et pas celui d’un évolutionnistes évangélique théiste Francis Collins : The Language of God, j’ai ressenti un certain embarras dans la réponse.

Le samedi 23 janvier 2010, le réseau des scientifiques évangéliques, créé deux années auparavant s’est rassemblé pour parler pour la première fois de l’évolution. Tous les intervenants étaient favorables à l’évolution. Le plus important est que Henri Blocher, le plus connu des théologiens français (auteur de La révélation des origines) a pris la parole très positivement à propos de la compatibilité entre l’évolution et la foi évangélique.

Je pense que c’était un jour historique pour la communauté évangélique française. Nous sommes maintenant à un carrefour. Jusqu’à présent, les créationnistes ont été plus actifs que les chrétiens favorables à l’évolution. Notre site www.scienceetfoi.com et notre blog existent pour aider les gens à discuter dans un esprit paisible, « autour d’une tasse de café » comme le dirait Darrel Falk. J’ai récemment eu l’occasion de parler à certains pasteurs de ma propre dénomination en leur expliquant les preuves solides en faveur de l’évolution. Les réactions ont été très positives. En fait, les pasteurs sont à la recherche de réponses théologiques. La fondation BioLogos jouent un rôle très important en montrant que dans un pays leader au niveau de la recherche scientifique, beaucoup d’évangéliques sont en train de « remplir le fossé entre la foi et la biologie » (allusion au titre du livre de Darrel Falk « bridging the gap between science and faith)

Les enjeux du débat science et foi

Connaître l’histoire de la formation de la terre et de l’univers, savoir comment Dieu s’y est pris pour créer les espèces vivantes peut légitimement paraître à beaucoup comme une préoccupation secondaire pour la foi et sa mise en pratique quotidienne. Pourtant, connaître l’histoire des origines a toujours été une préoccupation profonde chez l’homme. « Dieu nous a aussi donné le désir de connaître à la fois le passé et l’avenir. Pourtant nous ne parvenons pas à connaître l’oeuvre de Dieu dans sa totalité. » (Ecclésiaste 3:11) Les enjeux du débat à propos des méthodes de création divine sont importants à plusieurs titres.

• L’évangélisation de nos contemporains :

Tous les sondages montrent qu’environ la moitié des américains croient que Dieu a créé directement Adam et Eve tel que le décrit une lecture littérale du deuxième chapitre de la Genèse. L’évolution est enseignée dans notre pays depuis tant de décennies. Un élève de terminale scientifique connaît les principes de datation des roches par la radioactivité et a de bonnes connaissances en géologie. Essayer de lui faire croire que la terre a été formée par Dieu en six jours littéraux de vingt quatre heures il y a quelques milliers d’années est un véritable défi pour la raison! Cet étudiant est au courant des preuves génétiques de l’évolution…Dans un sondage CSA paru en 1994, 49% des Français pensaient que « plus les connaissances scientifiques progressent, plus il est difficile de croire en Dieu. » Quelle sera notre réponse ? Créerons nous des obstacles inutiles à l’évangélisation de nos contemporains ? Augustin (354-430) était conscient du danger de l’utilisation des Écritures pour un autre usage que leur vocation. Serons-nous pris au sérieux quand nous utiliserons la Bible pour parler du péché et du salut en Jésus-Christ si nous faisons un mauvais usage de celle-ci en matière de science? « Ils mépriseront plus facilement nos livres sacrés plutôt que de désavouer la connaissance qu’ils ont acquis par des arguments irréfutables ou prouvé par les preuves de l’expérience. » Augustin

• L’image que nous donnons de la foi évangélique dans le monde qui nous entoure.

Notre problème n’est pas de rendre l’évangile acceptable au goût du jour. « Le disciple n’est pas plus grand que son maître. S’ils m’ont rejeté, ils vous rejetteront aussi. » disait Jésus. La question n’est pas non plus de réduire la foi à un concept intellectuel purement rationnel. Darrel Falk le dit très bien dans « Coming to piece with science ». La foi chrétienne repose sur des croyances inaccessibles à la raison pure comme l’efficacité de la prière, l’action du Saint Esprit et bien sur la résurrection de Jésus. Cela ne signifie pas que ces croyances soient illogiques car le croyant « expérimente » véritablement dans son quotidien l’action de Dieu, et son entourage devrait être capable de voir un changement très réel dans son caractère ! Accepter l’évolution ne dispensera personne de la nécessité de la foi. Est-il pour autant nécessaire de mettre nos contemporains devant un choix impossible ?  Croire en Jésus ou bien croire en ce que la science nous révèle du monde qui nous entoure et de son histoire. Ces deux modes de révélation de la personne de Dieu ne peuvent être en contradiction. Dans certains milieux universitaires ou intellectuels, cette question de l’hostilité d’un certain nombre de croyants envers les acquis de la science moderne ne rend pas service à la cause de l’évangile.

 Ne courons pas le risque de voir nos enfants se détourner de la foi ou d’être déstabilisés à cause de ces questions.

Aux Etats-Unis, il y a des exemples fréquents de jeunes ayant été élevés dans des milieux évangéliques créationnistes qui ont ensuite rejeté la foi après avoir été confronté à la réalité des preuves de l’évolution à l’Université, le plus souvent en étudiant la biologie ou la géologie J’ai trois enfants. Dés l’école primaire, on leur enseigne l’existence d’hommes préhistoriques…Je ne leur ai jamais caché que je pensais que l’évolution et la Bible était tout à fait conciliables, pourvu que l’on ne fasse pas dire à cette dernière ce que le Saint Esprit n’a pas jugé nécessaire d’y révéler, et pourvu que la science ne sorte pas du cadre qu’elle s’est fixée au départ.

• N’ayons pas et ne donnons pas une image négative de l’activité scientifique et de la communauté scientifique en général.

Il est triste de voir les préjugés qui existent parfois dans les milieux évangéliques concernant l’honnêteté intellectuelle de la communauté scientifique. Beaucoup trop de croyants ont le sentiment que les scientifiques leur cachent la vérité, où plus souvent qu’ils sont victimes d’un aveuglement collectif, conséquence de leur cécité spirituelle…Je ne nie pas que certains scientifiques utilisent malhonnêtement la science pour défendre leurs a priori philosophiques, mais généraliser un tel comportement ou croire qu’il serait intrinsèquement lié à la méthode scientifique serait une grossière erreur de jugement. En 1997 est paru un sondage dans le magazine « Nature». Le titre de l’article qui l’accompagnait était : « Les scientifiques gardent toujours la foi. » « Alors qu’il y a 80 ans, l’idée que 4 scientifiques sur 10 ne croyaient pas en Dieu ou à la vie après la mort laissait leurs contemporains abasourdis, le fait que tant de scientifiques croient en Dieu aujourd’hui est également surprenant. » On a demandé à plusieurs centaines de chercheurs américains reconnus d’exprimer un avis à propos de l’affirmation suivante : « Je crois en un Dieu qui est en contact intellectuel et affectif (émotionnel) avec les hommes, c’est-à-dire un Dieu que l’on peut prier dans l’attente d’une réponse. Par « réponse », je veux parler d’une réponse plus que subjective ou d’un effet psychologique de la prière. » 40% des participants ont répondu positivement. 45% ne croient pas en un Dieu défini par la précédente proposition. 15% n’avaient pas d’avis définitif sur cette question. 40% de ces chercheurs avaient donc suffisamment de foi pour croire en un Dieu personnel capable d’agir dans la vie quotidienne. Dans un autre sondage  du CSA effectué en 1994, 50% des chercheurs du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS, France) déclaraient avoir la foi ou quelque chose qui s’en rapproche. 70% s’accordaient à penser que la science ne peut à ce jour exclure ou réhabiliter l’idée de Dieu.

« On a longtemps pensé que la science allait chasser la fonction religieuse, c’était une erreur. » Hubert Reeves (astrophysicien).

• Vivons sans contradiction interne inutile entre notre foi et la révélation  de l’œuvre de Dieu dans la nature par la science.

En tant que croyant, je ne peux pas me résoudre à séparer mon cerveau en deux. Un hémisphère qui croirait en Dieu le créateur d’un côté, et un autre hémisphère qui étudierait ses œuvres par la science, en totale contradiction avec le premier. J’ai besoin d’une cohérence interne, même si bien sur je sais bien que ma connaissance restera partielle. J’aime beaucoup la définition de la théologie donnée par Alister Mc Grath :  « Une définition parfaite de la théologie chrétienne est : « prendre rationnellement de la peine à propos d’un mystère. »-en reconnaissant qu’il peut exister des barrière à ce que nous pouvons atteindre, mais en croyant que ce travail intellectuel est nécessaire et qu’il en vaut la peine. Cela signifie simplement être confronté avec quelque chose de tellement grand que nous ne pouvons pas pleinement le saisir, nous devons donc faire le mieux que nous pouvons avec les outils analytiques et descriptifs à notre disposition. En y réfléchissant bien, c’est également le but des sciences naturelles. Il n’est peut être pas étonnant qu’il y ait un intérêt grandissant pour le dialogue entre la science et la foi. »

Un modèle incarnationnel de l’inspiration

Je suis sur que vous vous êtes régalez avec le premier volet de la série de 4 articles de Pete Enns à propos d’une approche incarnationnelle de la Bible et de son inspiration. L’original de ce nouvel article (en anglais) se trouve à la page suivante du blog de la fondation biologos : http://biologos.org/blog/an-incarnational-model/

Pete  Enns, auteur de cet article est un théologien évangélique, auteur de plusieurs livres et de commentaires, notamment de L’inspiration et l’incarnation : les évangéliques et le problème de l’AncienTestament.

Une approche incarnationnelle

Les modèles sont des constructions intellectuelles qui essayent de rendre compte des données. Ils sont une façon d’assembler les pièces du puzzle et ont pour objectif un plus grand degré de pouvoir explicatif.

Nous utilisons tous des modèles de la réalité, que nous en soyons conscients ou pas. Nous tenons tous à un certain nombre d’hypothèses et de théories (que j’utiliserai sommairement comme synonyme de modèle) pour expliquer ce que nous voyons.

C’est également le cas dans notre manière d’interpréter la Bible. Tous autant que nous sommes—du plus ardent fondamentaliste jusqu’au chrétien le plus libéral—construisons des modèles pour rendre compte des « données ». Les modèles les plus cohérents (qui rendent compte du plus grand nombre de données) sont ceux qui s’imposent en définitive. Aucun modèle n’est parfaitement objectif et sans faille. Ce sont des hypothèses de travail et en tant que tels, elles sont toutes sans cesse susceptibles d’être révisées.

L’un des modèles qui nous permet de rendre compte du contenu de la Bible est le modèle incarnationnel. Dit de manière simple, ce modèle de l’Écriture rend compte de sa dimension humaine, de la même façon que Jésus était parfaitement humain. La dimension humaine de l’Écriture et l’humanité de Jésus sont essentielles pour rendre compte de leur véritable identité.

Si Jésus était moins que 100% humain, ou qu’il paraissait seulement être humain, ou si son humanité était quelque chose dont on pouvait se dispenser, il ne serait pas Jésus de Nazareth, et sa mort et sa résurrection seraient sans signification. De la même façon, si la Bible était un livre tombé du ciel avec seulement une participation superficielle er secondaire du contexte humain dans lequel il a été écrit—une sorte de dictée divine—il cesserait d’être la Parole de Dieu.

Je souligne cet aspect des choses parce que trop souvent, volontairement ou pas, nous faisons un certain nombre de suppositions à propos de la Bible dans lesquelles la dimension humaine est considérée comme embarrassante, voire scandaleuse. Reconnaissons-le, certains adoptent une approche incarnationnelle pour évoquer des points peu problématiques comme la façon dont la personnalité de tel ou tel auteur inspiré affectait ce qu’il disait ou pour expliquer comment sa vision ancienne du monde pouvait le laisser supposer que le soleil tournait autour de la terre.

Mais c’est là la partie facile. Une réelle prise en compte de l’approche incarnationnelle doit pouvoir prendre en compte certains des problèmes les plus difficiles que d’autres modèles ont du mal à traiter—comme les défis posés par Darwin et la littérature Mésopotamienne découverte au 19ème siècle dont j’ai parlé dans mon article précédent.

Le modèle littéraliste et absolument concordiste d’un point de vue historique n’a pas réussi à expliquer la Genèse de manière persuasive, et ceci est devenu de plus évident au cours des 150 dernières années. Lorsque nous sommes confrontés aux preuves si puissantes et tellement nombreuses de l’évolution et à la présence de récits Mésopotamiens de création et du déluge qui ressemblent à ceux de la Genèse, il est clair qu’il nous faut utiliser un modèle adapté, et qu’il ne faut pas forcer ces données à rentrer dans un cadre qui ne nous permettrait pas de les traiter correctement.

Le modèle incarnationnel nous permet d’expliquer théologiquement pourquoi la Bible s’adresse à nous en des termes anciens et contextualisés, et pas en langage moderne. Le modèle incarnationnel prévoit qu’un livre comme la Genèse s’exprime avec des conventions anciennes. De telles expressions ne sont en aucun cas embarrassantes, mais elles sont une indication à propos du fait que Dieu désire se mettre à notre niveau—une volonté qui s’exprime encore plus clairement dans l’incarnation de notre Seigneur.

Dans la préface de la traduction du Nouveau Testament en anglais courant de J.B. Phillips, C.S. Lewis se préoccupe directement de cette question de l’incarnation. Lewis fait la remarque que le style du Grec du N.T. trahit le fait que le Grec n’était pas une langue que ses auteurs maîtrisaient parfaitement. Il écrit :

« Cela nous choque-t-il ? Cela ne devrait pas, sauf si l’incarnation elle-même  devait nous choquer. La même humilité divine qui a décrété que Dieu devait devenir un bébé dans le sein d’une femme, et plus tard un prédicateur itinérant dans les mains de la police romaine, a aussi décrété qu’Il prêcherait dans un langage non littéraire, populaire et prosaïque. Si vous pouvez encaisser l’un, vous pouvez encaisser l’autre. L’incarnation n’est en rien une doctrine irrévérencieuse : le Christianisme est dans ce sens une religion incurablement irrévérencieuse. Lorsque nous avons le sentiment que la Bible aurait du se présenter à nous dans la version autorisée, nous sommes autant à côté de la plaque que les Juifs qui pensaient que le Messie viendrait comme un roi terrestre. Le vrai caractère sacré et sublime, la réelle beauté du N.T. (comme celle de Jésus Christ) sont d’une tout autre nature : des kilomètres plus profond et plus loin. »

Bien qu’il s’agisse ici de traduction, ce qu’écrit ici C.S. Lewis s’applique facilement à notre sujet. Le point de C.S. Lewis est que ceux qui s’offensent de la pauvreté du style du Grec du N.T. n’ont pas pleinement saisi l’incarnation. On peut dire la même chose de ceux qui s’offusquent du style ancien et profondément culturel des chapitres d’ouverture de la Genèse et qui s’attendent à un style beaucoup plus explicitement littéral et historique.

Le faux problème de l’évolutionnisme

Nous publions aujourd’hui un témoignage de Roger Lefebvre. Roger est pasteur dans une église évangélique à Ath en Belgique, il est aussi président de l’Alliance Evangélique Francophone Belge (et il précise que ses propos n’engagent que lui). Il est ingénieur agronome tropical de formation. 

Ce témoignage est le premier volet d’une série d’articles qui seront publiés sur le blog création et évolution dans les mois qui viennent. Le titre de la première série d’articles s’intitule: pour un chrétien évangélique, la thèse « créationniste » est-elle la seule acceptable?

 

 

La conception d’une « création évolutive » défendue dans ces pages est-elle une position isolée ou le fait d’une « majorité silencieuse » parmi les intellectuels évangéliques ?

L’éducation catholique reçue pendant mon enfance m’avait déjà inculqué l’amour du Seigneur et le goût de la piété. Peu avant douze ans, ma conversion m’a fait découvrir la puissance et l’efficacité de cette « épée de l’Esprit » qu’est la Parole de Dieu. La confiance absolue que j’ai placée en elle n’a fait que s’affermir depuis lors. Comme beaucoup de jeunes chrétiens, c’est au lycée, au cours de mon adolescence que j’ai été confronté à la théorie scientifique de l’évolution pour la première fois. Heureusement, mon père avait eu la sagesse de m’y préparer en me conseillant la lecture de livres de Daniel Vernet – « La Bible et la Science » – et d’autres auteurs chrétiens dont j’ai oublié le nom. Leurs positions « concordistes » – je ne savais pas encore qu’elles s’appelaient ainsi – m’ont permis de traverser mes études secondaires et, plus tard, mes études d’ingénieur en agriculture tropicale, sans véritable problème de conscience. Il faut dire qu’à l’époque, la théorie de l’évolution était encore fort sommaire… tout comme ma formation philosophique, qui ne me permettait pas d’évaluer l’enjeu néo-panthéiste des travaux d’un Teilhard de Chardin, par exemple. Mon premier choc remonte au début des années ’70, à la lecture du livre de Jacques Monod : « Le Hasard et la Nécessité ».  Je fus vraiment scandalisé par la façon dont ce descendant des Huguenots français profitait de son prestige de prix Nobel pour introduire son idéologie athée au sein de ses théories scientifiques. Il est vrai qu’entre-temps, une modeste formation théologique avait habitué ma pensée à plus de rigueur… et quelque peu aiguisé mon esprit critique. Toujours est-il que cette malhonnêteté intellectuelle me parut tellement insupportable que, pendant quelques temps, je cédai aux arguments strictement « créationnistes » de Jean Flori, l’auteur adventiste de « Evolution ou Création ». Hélas, si sa critique des positions « évolutionnistes » ne manquait pas toujours de pertinence, il tombait manifestement dans les travers symétriques lors de son apologie des thèses « créationnistes »; tant il est vrai qu’en cette question, les a priori athées ne font que répondre aux postulats chrétiens, et réciproquement. C’est à cette époque que j’ai pris conscience du caractère illégitime de l’amalgame auquel tous ces auteurs se livraient à propos de la dimension religieuse ou philosophique du problème et de son aspect strictement scientifique. S’il était vrai que les scientifiques athées mêlaient leur philosophie personnelle à leurs thèses scientifiques, il était tout aussi évident que les théologiens ne se gênaient pas pour introduire des considérations scientifiques plus ou moins arbitraires dans leur doctrine… Les dérapages sémantiques – conscients ou inconscients – auxquels se livraient les uns et les autres m’apparurent alors comme une évidence inacceptable. En même temps, la seule réponse cohérente possible s’imposait à mon esprit : une séparation impitoyable des « genres » ! Autrement dit, en tant que croyant, il fallait clairement dissocier la cause première de la création – Dieu – d’avec sa cause seconde : le processus matériel de sa réalisation. Dès lors, si le lien de cause à effet entre Dieu et la création demeurait intact – en même temps que ma foi en l’Ecriture – le processus suivi pour la mise en place de cette création pouvait sans problème être abandonné à la science… Toutefois, dans un premier temps, et de façon très paradoxale, ce n’est pas la science, mais la théologie qui m’a encouragé à reconsidérer la thèse « évolutionniste » avec plus d’attention. Car chaque fois que je méditais les premiers chapitres de la Genèse, je ne manquais pas de ressentir le même embarras que j’avais toujours éprouvé – et toujours étouffé – à la lecture de certains détails. En effet, comment fallait-il appréhender des concepts tels que « le glaibeux » (= « adâmâ »), la « jouissance » (= « éden »), la « vivante » (= « ève »), « l’arbre de la connaissance du bien et du mal », « l’arbre de vie », « le serpent », « la nudité », etc. autant de mots et d’expressions  qui me paraissaient davantage relever d’un langage symbolique  – comparable à celui de l’Apocalypse – que d’un récit strictement historique, comme on me l’avait toujours affirmé. En principe, je me méfie de mes idées quand elles me paraissent trop originales : le Seigneur m’a souvent montré qu’on est rarement le seul à penser juste et bien. Il m’a fallu plusieurs lectures encore, dont celle de « Révélation des origines » du professeur Henri Blocher – dont les positions « évangéliques » ne peuvent être suspectées – pour que j’ose franchir le pas d’une approche moins littéraliste des textes de la création… On était fin des années ’70, début des années ’80 : c’est à cette époque que j’ai commencé à paraître suspect aux yeux de quelques collègues ! A ce stade de mes réflexions, en effet, l’évolution – pour peu qu’elle soit initiée par Dieu – devenait une alternative parfaitement légitime, par rapport à une création distincte et « ex nihilo » des moindres éléments de notre univers. Comme la réponse à ce dilemme était clairement scientifique, et comme ma formation me permettait la lectures d’ouvrages spécialisés – et surtout l’évaluation des enjeux du débat – j’ai commencé à « potasser » des articles scientifiques un peu plus pointus.  Très vite, je me suis rendu compte qu’en quelques années, les acquis de la science avait considérablement progressé. A défaut de preuves véritables, un policier chargé de l’enquête aurait sans doute affirmé qu’on était passé d’une hypothèse vraisemblable à un faisceau de présomptions de plus en plus concordantes. Dans ces conditions, il devenait difficile de ne pas réviser les schémas intellectuels et religieux dans lesquelles je me trouvais enfermé depuis si longtemps. La vraie question étant de savoir si l’option strictement « créationniste » exprimait l’esprit du Texte biblique ou la lettre d’une tradition ancestrale respectable, certes, mais non pas intangible. Je n’ai jamais eu à le regretter, car aujourd’hui, les avancées de la biogénétique mettent de plus en plus en valeur les mystérieux programmes qui sont inscrits dans les gènes des êtres vivants, avec et y compris son potentiel d’évolution. – Qui, en effet,  n’a pas entendu parler du récent décryptage du génome humain et des perspectives qu’il ouvre devant nous : jouer aux apprentis sorciers ou glorifier notre Créateur ! – Or cette notion de « programmes » coïncide si bien avec tout ce que la Bible dit des desseins, des plans et des projets de Dieu pour sa création, que mes dernières réticences appartiennent définitivement au passé. Au milieu de la suspicion générale de nos milieux, j’ai souvent rencontré des hommes de foi qui ont suivi un parcours parallèle au mien. Chaque fois, il était amusant de constater qu’après quelques prudentes « manœuvres d’approche », nous nous sentions la liberté d’ouvrir largement notre cœur l’un à l’autre, pour constater nos nombreux points de convergence… et conclure à l’impossibilité de partager nos convictions sans être condamnés par la plupart de nos frères. Par ailleurs, j’avais découvert des hommes qui « font références »  et qui partageaient globalement les mêmes idées, ou du moins, la même approche du Texte biblique. Je pourrais citer Henri Blocher – « Révélation des origines » -, bien sûr, mais aussi, in « Vérité historique et critique biblique » : F.F. Bruce – « Mythe et histoire » – Gordon J. Wenham – « L’Ancien Testament et l’histoire » – Colin Brown – « Le croyant et l’histoire » – ou encore : Hugh Ross – « Dieu et le cosmos » – etc… Dans la mouvance catholique, je songe plus particulièrement à Pierre Grelot – « La science face à la foi » – ou encore à Pierre Mourlon Beernaert – « Aux origines du genre humain » -… Evidemment, j’étais loin d’avoir tout lu sur le sujet, tant il est vrai que d’ordinaire, il était assez loin de mes préoccupations. J’avoue, toutefois, que la compagnie de tous ces hommes de valeur m’a aidé à supporter le soupçon d’apostasie, qu’en toute affection fraternelle, certains collègues faisaient peser sur moi, s’inquiétant – bien à tord – de convictions qui leur paraissaient flirter avec la théologie libérale. Cette inquiétude était tout à fait légitime, et je peux la comprendre. Aussi, j’y répondrai dans la deuxième partie. Mais encore une fois, je ne cherche à convaincre personne et veux seulement proposer une réponse à ceux et celles que le « créationnisme » a laissés sur leur faim. De façon générale, je soumets les pages qui suivent à la réflexion de tous ceux qui font encore de la tolérance une vertu, et qui n’affichent pas une crainte superstitieuse à la seule idée de remettre certaines traditions religieuses en question. Je dédie plus particulièrement ces lignes aux jeunes étudiants chrétiens qui, pour la plupart – je le sais – possèdent encore cette double aptitude.

( À SUIVRE )

La science et une approche incarnationnelle de la Bible

L’une des vocations de ce blog est d’apporter aux croyants des éléments de réponse théologiques aux questions difficiles concernant les rapports science et foi. Si ces questions sont si importantes, c’est parce qu’elles ont des ramifications dans des bien des domaines de la foi. J’ai donc choisi de traduire des articles de Peter Enns.

L’original  de cet article (en anglais) se trouve à la page suivante du blog de la fondation biologos : http://biologos.org/blog/science-and-an-incarnational-approach-to-the-bible/

Comme le dit si justement le pasteur Roger Lefebvre, nous les évangéliques sommes parfois davantage à la recherche de certitude que de vérité…

Pete Enns, auteur de cet article est un théologien évangélique, auteur de plusieurs livres et de commentaires, notamment de : « L’inspiration et l’incarnation : les évangéliques et le problème de l’AncienTestament », qui s’intéresse à trois questions soulevées par la science moderne qui paraissent menacer certaines visions traditionnelles de l’Écriture.

Ceci est le premier volet d’une série de quatre articles.

Le problème :

Ce n’est là un secret pour personne, les progrès de la science ont remis en question certaines notions traditionnelles à propos de la Bible—pas seulement la manière d’interpréter tel ou tel verset, mais la façon dont nous concevons globalement la Bible. Par exemple, dire que la Bible est inspirée ou qu’elle est la révélation écrite de Dieu est une bonne chose, mais cela ne répond pas vraiment au problème, puisque la façon dont nous concevons l’inspiration et la révélation  à la lumière de ces défis nouveaux n’est pas abordée.

Deux des principaux défis qui se sont cristallisés au 19ème siècle sont encore bien présents aujourd’hui. A cette époque, les textes des cultures anciennes autour d’Israël furent découverts et déchiffrés, et ces textes présentaient des ressemblances frappantes avec les textes fondateurs de l’Ancien Testament. Les 1ères et les plus célèbres de ces découvertes sont des histoires de création et de déluge de la Mésopotamie ancienne,  ces récits sont antérieurs au récit biblique. Bien qu’il y ait des différences importantes entre la Genèse et ces textes, le fait que les auteurs de chacun d’entre eux, y compris la Genèse, partageaient une même conception à propos de leur environnement a rapidement été inévitable ; ces hommes « respiraient le même air ».

Dans les générations qui suivirent, alors que les progrès archéologiques nous éclairaient davantage à propos de la culture de la Mésopotamie ancienne, beaucoup voyaient l’Ancien Testament comme le reflet de l’environnement dans lequel ces écrits furent produits. Un domaine entier d’étude qui s’intéressait à « la Bible et au Proche Orient ancien » vit le jour, et des domaines d’étude d’appellations analogues. Il était clair que l’on pouvait replacer l’A.T. dans son contexte, et ainsi parvenir à une meilleure compréhension de la Bible, fusse au prix d’une remise en cause de certaines traditions. Il ne s’agit pas de dire que l’A.T. était « simplement comme » un autre texte ancien ou bien ne pouvait être aborder que sur la base de telles comparaisons. On ne peut pas confondre deux textes de l’antiquité, et l’A.T. présente bien des marques distinctives. Mais la nouveauté est que l’on prenait conscience des ressemblances frappantes.

Il est aujourd’hui acquis que les différents écrits de l’A.T. reflètent le contexte dans lequel ils ont été écrits. L’interconnexion entre la Bible et son environnement  peut à la fois confirmer l’instinct des évangéliques à son égard, mais également poser des défis importants concernant le caractère unique et historique de l’A.T.. Les onze 1ers chapitres de la Genèse en fournissent un exemple particulièrement célèbre. Quelque soit la façon dont chacun décide d’aborder ces questions, un point demeure incontournable : toute personne qui désire formuler une théorie de l’inspiration ou de la révélation ne peut béatement le faire en ignorant ce qui vient d’être dit ci-dessus, mais doit absolument tenir compte de la façon dont Dieu a choisi de s’adresser à nous « dans la culture du Proche Orient ancien. »

Un 2ème défi à certaines interprétations traditionnelles de la Bible a émergé au 19ème siècle, et cette question est bien connue des lecteurs de ce blog : il s’agit de la théorie de l’évolution de Darwin. Nous avons ici une façon d’envisager les origines de l’homme qui a convaincue les scientifiques, s’est répandue rapidement, et en partenariat avec les progrès de la géologie effectués au siècle précédent, mettait sérieusement en doute le fait que Genèse 1-11 – tout spécialement le récit de la création, le déluge et l’âge de la terre—était d’une quelconque valeur historique.

Le 19ème siècle a été difficile pour les chrétiens. De toute part, des défis étaient lancés depuis les halls des Universités, à la fois dans le domaine de l’étude biblique et dans les disciplines scientifiques. Les dominos étaient en train d’être renversés concernant certaines conceptions traditionnelles de la Bible. En si on en juge par la résistance acharnée de certains théologiens conservateurs de la fin de la 2ème moitié du 19ème siècle (en particulier le Princeton Theological Seminary), la menace était bien réelle.

Ce n’est pas une exagération que d’affirmer que pour beaucoup, « attaquer » la Bible de cette façon n’était rien d’autre que « d’attaquer » l’évangile lui-même. Il est juste de dire que le courant fondamentaliste, et par extension l’évangélisme sont nés de ce conflit entre des vues plus anciennes et des découvertes nouvelles. Je pense que, bien que la poussière soit quelque peu retombée, le 19ème siècle est une époque dont le monde évangélique doit encore se remettre—la preuve en est l’existence même de la fondation biologos (et celle du site science et foi et de son blog (note du traducteur)).

Les évangéliques doivent avant toute chose effectuer un travail de synthèse. Comment pouvons nous (1) parler de la Bible en tant que Parole de Dieu et aussi (2) faire face avec intégrité aux découvertes de l’archéologie et aux avancées de la connaissance scientifique dans le monde aujourd’hui ? C’est une question importante à considérer, et même vitale, pour des raisons apologétiques mais aussi pour encourager une foi cohérente. Comment pouvons nous parler de la Bible maintenant, étant données les circonstances ?

J’aimerais proposer qu’une des manières très utile de parler de la Bible pouvant faire face aux défis présents est ce que j’appelle un modèle incarnationnel, où la nature de la Bible est comprise par analogie avec la personne du Christ. De même que Christ était à la fois parfaitement humain et divin, la Bible est un livre dont non seulement Dieu est l’auteur, mais également des hommes. Ceci a des implications importantes sur la façon dont nous la lisons, et par voie de conséquence sur ce que nous en attendons.

Dans mon prochain article, je définirai plus précisément ce qu’est ce modèle incarnationnel avant que nous entrions dans des considérations plus spécifiques.